Vieux pays (Charles Le Quintrec)

Il me souvient d’un vieux pays d’herbe et de brume
On y mène parfois les âmes. Le silence
Y règne dans le vent qui rameute la mer
C’est là-bas… Quelle baie pour y plonger le ciel
N’y poussent bien que les astres de longue errance.

Une rivière va son bruit blanc sur les pierres
Une lune de quart déclenche le destin
Un peu de sable au songe creux de la rivière
La rumeur qu’elle fait au-dedans de la mer
Et dans l’éternité la mer qu’elle devient !

Ah ! qui dira de quel amour nous fûmes forts,
Quel bonheur de marcher poussait Dieu sous nos pas
Quelle ardeur à prier levait une chapelle
Dans le fauve désert des étés d’autrefois
Qui dira notre amour et notre joie ancienne
Qui se souvient encor que nous avions la joie ?

Vieux pays de mesure où la source est une âme
− Les sautes du soleil dans l’herbe et le cresson ! −
D’ici, j’enseigne aux rois l’alphabet des étoiles
Ils sont nés sur le Nil au pied de Pharaon
Paysans, cette terre est en moi comme un don !

J’ai vécu d’écouter ses parcelles, ses arbres,
J’ai grandi sous le ciel gothique des limons
Amis, ne dites plus que mon pays s’éloigne
Ses seigles, ses froments, ses clozas, ses avoines,
Prolongent dans mon cœur sa ligne d’horizon.

Greniers pleins de rumeurs et d’obscures semences
Vous avez retenu mes danses et mes cris
La lune et le soleil me sont amis d’enfance
Dans mes mains réunies brille la providence
D’un grain fabuleux qui ruisselle comme on prie.

Vous avez retenu mes rires et mes jeux
La pauvreté de mes parents, leur haute peine
Vos lucarnes trouaient l’ombre des méridiennes
Vos chats dormaient sur le muret de quelque vieille
Ce pays espérait de belles moissons bleues.

Ce pays, ce pays n’aura pas de limites
Qui le possède ? Qui pourrait le barbeler ?
Qui gouverne ses longs chemins vers l’invisible ?
La cornemuse où danse un rêve de pommier
Connaît depuis Merlin ce qui le fait pencher
Sur les ruines d’un ciel que l’homme prétend vide.

Vieux pays de mesure, ô terre d’autrefois,
Terre à blé, terre à sang, terre des sépultures
Je ne peux oublier tes vieilles aventures
Tes morts et tes vivants s’affrontent par ma voix

Terre, le paysan te connaît mieux que moi
Mieux que lui je saurais te garder, je le jure !
Je naquis dans un champs de trèfle à la légende
On veut qu’une hirondelle ait signalé ma vie
Notre maison faisait au profond de la lande
Une tache de chaux et de chaume, à midi
Un avrillot dans le soleil jetait son cri
Notre mère déjà se voulait ma servante.

Vieux pays de mesure où l’enfant du dimanche
Commande à la saison des anges sous la pluie
Une licorne broute au ciel son paradis
Vieux pays de mesure et d’herbe, vieux pays
Tu t’étends sur la mer qui te porte et te pense
Ta carte est une erreur de la géographie.

Je ne sais pas le nom de tes saints laboureurs
Tremble dans l’eau de tes fontaines Jésus-Christ
Je ne sais pas le nom de tes fleuves par cœur
J’ignore où vont tes bois, tes forêts, tes taillis,
L’océan qui t’entoure en moi fait sa rumeur
En toi, l’éternité n’est plus une folie.

La neige. Tu sais bien t’en faire une parure
Mais c’est toujours l’été quand je te vois d’ici
Vieux pays d’herbe et d’ombre où mon amour est sûr
Où l’enfant que je fus traîne un bout de chaussure
Un rêve à retailler, mais il n’a pas d’outil !

Dites-moi, mes amis, ce pays vers la mer
Comment y revenir demain depuis Paris ?
Aveugle, y retrouver chemin du cimetière
− Les ancêtres croiront que je les ai trahis ! −
Pauvres gens allongés dans les sillons du Père
Vieux enfants oubliés sous la ronce et l’ortie.

Les battus, les perclus, les maris de leurs veuves,
Comme je dois traîner leurs fautes infinies !
Vieux pays, tu le sais, on âme n’est pas neuve
Il y bat le tambour terrible des péris
Sous le lierre et l’ortie je lis : De Profundis
Sous la pierre ils sont là, séparés de leurs œuvres.

Les hommes ont longtemps reconnu ce rivage
Rêvé d’un âge d’or au-dessus de ces eaux
Ô mer, ne reste-t-il que sable sur le sable
Pour écrire l’histoire ? Ô mer sauvée des fables
Quelle écume à nos pieds se souvient du chaos ?

Les galets du soleil captent d’autres lumières
Les algues frottent leurs insectes par milliers
Ce vieux pays en moi, mais c’est toute la mer !
Le flux et le reflux composent sa matière
Paysans et pêcheurs savent comment l’aimer.

Dites-moi, mes amis, ce pays vers la mer
Ce pays dans la mer, comment y revenir ?
Rebâtir sur le roc village de naguère
Qui parle dans mon cœur soudain de rebâtir ?
Prendrai-je le chemin qui nous aide à mourir ?
Suis-je déjà trop loin sur la route éphémère ?

Une rivière va, son bruit blanc, sur les pierres.

Paris-Vannes, 1963-1966


Charles Le Quintrec, La lumière et l’argile, Albin Michel, 1981