Les Paroles d’un Maudit (Stanislas de Guaita)

A Charles Delacour

I

S’il est vrai, Dieu puissant, ô toi que j’adorai,
Qu’en paradis, où dort ta muette indolence,
Tu te laisses bercer au soupir qui s’élance
De mon corps maladif et de mon coeur navré ;

Ô vieux sphinx impassible, ô vieux juge abhorré,
Qui, peseur scrupuleux à la fausse balance,
Peux me sauver d’un mot — et gardes le silence,
Moi, putrescible atome, oui, je t’insulterai !

Avant que de rouler à l’éternité d’ombre
Où doit rôtir ma chair dans le grand brasier sombre,
Les poings crispés au ciel, je hurlerai trois fois :

— « Monstre, sois anathème ! » — Et ma Rancoeur sublime
Montera, mariée aux foudres de ma voix,
Comme un encens de haine exhalé de mon crime !

II

Quant à toi, Lucifer, astre tombé des cieux,
Splendeur intelligente aux ténèbres jetée,
Ange qui portes haut ta colère indomptée,
Et gonfles tous les seins de cris séditieux ;

Par toi seul, j’ai connu le mépris oublieux
Du Seigneur, et de sa puissance détestée ;
J’ai ressenti — sceptique et railleur, presque athée —
Les plaisirs inouïs de l’amour radieux !

Tu m’ouvris l’océan des voluptés profondes
Dont nul n’a su tarir les délirantes ondes.
Tu m’appris à goûter le charme de l’Enfer.

On y souffre, il est vrai : l’on y jouit quand même,
Puisqu’on y peut baver sa bile. — Ô Lucifer,
Mon bourreau de demain, je t’honore — je t’aime !

Mars 1883

Stanislas de Guaita, La Muse Noire