Narcisse, ou l’île de Vénus (Malfilâtre)


Chant premier

Pourquoi faut-il qu’au lieu de ces délices
Qu’on nous promet dans l’empire amoureux,
Nous y trouvions, près des ris et des jeux,
Les faux soupçons suivis des injustices,
La jalousie et ses tourmens honteux,
Les vains sermens, le dégoût, les caprices,
Et que l’Amour soit un dieu dangereux ?

Que dis-je ? hélas ! c’est le meilleur des dieux ;
Il nous aimait, et par ses soins propices,
Il ne voulait que prévenir nos vœux.
N’en doutez point, le bonheur suit ses feux ;
Le siècle d’or coula sous ses auspices ;
Le siècle d’or ne vit que des heureux ;
Après ce temps, fait pour nos bons aïeux,
Bientôt l’Amour, exilé par nos vices,
Les yeux en pleurs, s’envola dans les cieux.

Mais prêt à fuir au séjour du tonnerre,
Dans ses adieux il a maudit la terre :
Il a, chez nous, laissé pour successeurs,
L’ambition qui cherche les honneurs,
Fait les époux, les unit sans tendresse,
Et l’intérêt qui trafique des cœurs,
Et la débauche hideuse en son ivresse,
Monstre impudent qui foule aux pieds les mœurs.

Et l’on se plaint, en suivant de tels guides,
Que les plaisirs s’échappent de nos mains !
Vous n’aimez point, trop aveugles humains :
Le sentiment fait les plaisirs solides.
Vous n’aimez point : vos conducteurs perfides
Du vrai bonheur ignorent les chemins.
Pleurez, ingrats, gémissez dans vos chaînes ;
Mais à l’Amour n’imputez point vos peines.
Depuis qu’aux cieux l’Amour est retenu,
De son beau nom vous abusez encore ;
Et parmi vous, le maître que j’adore
Est blasphémé sans vous être connu.
On voit à peine, en ce séjour funeste,
Quelques amans blessés d’un trait doré,
Dont les cœurs purs sachent du feu sacré
Entretenir la semence céleste.

Cypris, un jour, l’indulgente Cypris,
Voulant enfin nous ramener son fils,
Lui prépara, chez un peuple fidèle,
Un nouveau temple, unique en l’univers,
Inaccessible aux regards des pervers.
Le dieu des eaux, prié par l’immortelle,
De son trident frappa le fond des mers,
Et, sous ses mains, vit une île nouvelle
Naître, à l’instant, au sein des flots amers.

Vénus, dit-on, par son pouvoir suprême
Dans ce désert transporta mille essaims
D’adolescens qu’elle avait elle-même,
Dès le berceau, nourris pour ses desseins.
Garçons y mit, qui sortent de l’enfance,
Lestes, brillans, enjoués, faits au tour,
Et dans un âge, où croissant chaque jour
En force, en grâce, ils donnent l’espérance
D’être bientôt les prêtres de l’Amour.
Filles y mit, dont le printemps commence,
Fraîches beautés, à l’air piquant et doux,
Au minois fin, à l’œil plein d’innocence,
Déjà portant d’inévitables coups ;
Dont le port noble, élégant, plein d’aisance,
La taille libre, et les jeunes trésors
S’arrondissant, saillans sur un beau corps,
Du temps d’aimer annoncent la naissance ;
Dont le cœur vif, encor dans l’ignorance,
Novice encor, mais fait pour le désir,
Va, tendre Amour, ému par ta présence,
S’ouvrir bientôt à l’instinct du plaisir,
Comme la rose au souffle du zéphyr.

À son autel, cette heureuse jeunesse
Va tous les jours adorer la déesse,
Et, tous les jours, la déesse pour eux
Quitte le ciel, et vient dans ces beaux lieux :
Lieux enchantés ! Que ne puis-je moi-même
Y vivre en paix auprès de ce que j’aime !

Là, les étés n’embrasent point les airs ;
On n’y craint point la rigueur des hivers ;
Mais on y voit, assises sur un trône,
Flore et Cérès à côté de Pomone.
Par leurs bienfaits, d’elle-même, en tout temps,
L’île féconde à la fois se couronne
D’épis dorés, des fruits mûrs de l’automne,
Et de l’émail dont brille le printemps.

Dons précieux que la terre fait naître
Pour enrichir ses jeunes habitans,
Vous suffisez pour les rendre contens !
Ils sont heureux ! pourraient-ils ne pas l’être ?
À leurs besoins ils bornent leurs désirs,
Mais sans chercher, au gré des vains caprices,
À se créer mille besoins factices :
Des vrais besoins naissent les vrais plaisirs.

Occupé seul du soin de leur bel âge,
Tu les conduis, ô vénérable sage,
De qui le nom, fameux dans l’univers,
Fera bientôt l’ornement de ces vers !
Tirésias, aveugle octogénaire,
Toi, seul vieillard qu’on admit dans ces lieux,
De toute l’île et l’oracle et le père ;
Toi, dont l’esprit peut sonder le mystère
De l’avenir, caché souvent aux dieux ;
Homme divin ! c’est toi qui les éclaires,
Qui les instruis dans les arts nécessaires,
Ou qui plutôt, suivant de près leurs pas,
Vois, d’elle-même, agir leur industrie,
Sans le presser, cultives leur génie,
Soutiens sa marche, et ne la forces pas.

Tu sais encore, aidé par l’harmonie,
Polir l’esprit, et sans autres leçons,
Former le cœur de tes chers nourrissons.
Autour de toi, dans la verte prairie,
Vient se ranger leur troupe réunie,
Lorsque tu joins la douceur de tes chants
Aux airs du luth, aux sons de la guitare,
Lorsque tu peins, dans tes accords touchans,
Soit un lointain, où l’œil charmé s’égare
Sur le mélange agréable et bizarre
Des monts, des rocs suspendus et penchans ;
Soit les couleurs dont le matin se pare ;
Ce qu’ont enfin d’attrayant ou de rare
Les bois, les eaux, les vergers et les champs.
Mais si ta voix, plus brillante et plus forte,
Chante Uranie et les déserts semés
D’étoiles d’or et d’astres enflammés ;
Si, toute entière à l’ardeur qui l’emporte,
Plus haut encor, par delà tous les cieux,
D’un vol hardi, ta muse se transporte,
Pour contempler la majesté des dieux,
Alors, au bruit de tes accens rapides,
On quitte tout ; de tout autre plaisir,
Pour t’écouter, on perd le souvenir ;
Et le pêcheur, sur ses rives humides,
Et le chasseur, au fond de ses forêts,
Près de surprendre ou les poissons avides,
Ou les chevreuils et les biches timides,
Frappés d’abord, enchantés et distraits,
Laissent tomber le filet ou les traits :
Chacun accourt, chacun sent que son âme
Perce avec toi les palais éternels,
Et va se perdre au sein des immortels :
Leur cœur ému pour la vertu s’enflamme
Et s’affermit dans l’amour du devoir :
Tant l’harmonie a sur nous de pouvoir !

Tu vois ainsi, pures et fortunées,
D’un cours égal s’écouler leurs journées ;
Et chaque soir, quand l’astre de Vénus
Fait luire au ciel sa paisible lumière,
Ils vont chercher une ombre hospitalière
Sous les ormeaux, sous les palmiers touffus,
Ou reposer dans des grottes tranquilles,
Sur le duvet de la mousse et des fleurs,
Lits sans apprêts, véritables asiles
Du doux sommeil et des songes flatteurs.

Ô peuple enfant, ô fils de la Nature !
Simples comme elle, unis par ses liens,
Pour qui son sein, comme une source pure,
Toujours ouvert, s’épanche sans mesure,
Jouissez tous, sans diviser ses biens.
Ô mes héros ! cœurs faits pour la droiture,
Faits pour l’amour, la sagesse et la paix !
Ô vous, de qui n’approchèrent jamais
L’opinion, l’erreur, ni l’imposture,
Ni le désir de l’or ou des grandeurs,
Auteurs premiers du crime et des malheurs !
Conservez bien le sort que vous assure
Votre innocence, et plaise aux dieux qu’il dure !

Il eût duré sans un vice, un fléau,
Dont les progrès devinrent plus funestes
Que ne le sont tous les fléaux célestes,
Sans l’Amour-propre enfin, monstre nouveau,
Né dans cette île, et né pour sa ruine,
Qui, de l’Amour et rival et bourreau,
Au fond des cœurs le cherche et l’assassine.
À vous tracer sa fatale origine,
Faut-il, hélas ! employer mon pinceau ?

C’est par vous seul, infortuné Narcisse,
Que cette terre, inaccessible au vice,
Connut enfin le mal contagieux
Qui fit partout des ravages horribles,
Et corrompit, dans ces âmes sensibles,
De leurs vertus les germes précieux.
Vous, dont Vénus enrichit la jeunesse
De tous les dons qui captivent les cœurs,
Vous, le plus beau de ceux que sa tendresse
Avait choisis pour ses adorateurs,
Amant d’Écho, si long-temps chéri d’elle,
Quel Dieu vous fit oublier cette belle,
Pour n’aimer plus que vos traits enchanteurs ?
Ce fut Junon. La déesse cruelle
Vous envoya cette fureur nouvelle,
Qui, pour vous-même, alluma votre amour.
Par vous Junon transmit, en un seul jour,
À vos amis votre aveugle délire,
Et de Vénus anéantit l’empire,
En desséchant, dans tous ses citoyens,
Le sentiment qui formait leurs liens.

Mais de nos yeux éloignons-les encore,
Ces maux affreux par ma muse annoncés :
Arrêtons-nous, pour voir au moins éclore
Ces jours si beaux, et sitôt éclipsés.

Vénus voulut, avant l’âge où l’on aime,
Voir ses sujets, voir ces couples charmans,
Couples futurs, déjà s’unir d’eux-mêmes
Par le rapport des goûts, des sentimens.
Elle voulut que ces enfans aimables,
Pour rendre un jour leurs chaînes plus durables,
Fussent amis avant que d’être amans ;
Qu’en attendant les amoureuses flammes,
D’avance un sexe à l’autre fut lié ;
Qu’enfin l’amour, près d’entrer dans leurs âmes
En arrivant y trouvât l’amitié ;
Car l’amitié, la confiance intime,
Nourrit l’amour, le soutient, le ranime,
Et rend ses feux plus touchans de moitié.
De leur concours, de leur souffle unanime
Naît ce plaisir pur, délicat, sublime,
Plaisir cherché par mes vœux superflus,
Plaisir moqué des mortels corrompus.
Mais, quoi ? l’amour n’est point connu du crime,
Puisque l’amour sans l’amitié n’est plus ;
Que l’amitié se fonde sur l’estime,
Et que l’estime est fille des vertus.

Or, des vertus la Nature est la mère :
Consultez-vous, et soyez mes témoins,
Ô mes lecteurs ! ou consultez du moins
Ces cœurs bien faits, où la vertu sincère
Ne fut jamais une plante étrangère,
Et, pour fleurir, ne demande aucuns soins.
Aussi le Dieu qu’à Paphos on révère,
Choisit leur île, en fit son sanctuaire :
Ce Dieu charmant, de la terre exilé,
Par la vertu chez eux fut rappelé.
Il attendit, pour s’y rendre auprès d’elle,
L’âge marqué, le vrai temps des amours,
Qu’il faut attendre, et qu’on prévient toujours.
Cet âge arrive, et la race immortelle
Revoit enfin le père des beaux jours,
Après l’horreur d’une absence cruelle.
Il vient, il rit, il fait dans tous les cœurs
De son flambeau jaillir une étincelle ;
Et tous les cœurs, d’une flamme nouvelle,
En même temps, éprouvent les ardeurs.

Tout change alors ; alors tous les yeux s’ouvrent,
Non sans rougeur, les deux sexes découvrent
Que l’amitié qui les unit long-temps,
S’est transformée en d’autres sentimens.
Auprès d’Écho, l’heureux fils du Céphise
Sent des désirs qu’il n’avait pas connus.
La belle Écho, d’elle-même surprise,
Sent près de lui tous les feux de Vénus.
Le soir approche, et chaque amant s’apprête
À demander, par ses brûlans soupirs,
Le doux tribut que lui doit sa conquête ;
Mais pour Narcisse il n’est point de plaisirs.
Avec douleur, Tirésias lui-même,
Qu’ont trop instruit des oracles secrets,
En l’éloignant des yeux de ce qu’il aime,
N’a consulté que leurs vrais intérêts.

Mais le jour fuit : sous le toit solitaire
De cent berceaux, sous le simple lambris
Des myrtes verts et des rosiers fleuris,
Entrelacés par la main du mystère,
L’Amour conduit les enfans de Cypris.
Dans ce bercail, le pasteur de Cythère
Veut rassembler ses troupeaux favoris ;
En les comptant, son cœur se désespère :
Il lui manquait ses deux agneaux chéris.
Du reste, au moins, le bonheur le console,
Il s’en occupe, il est partout, il vole
Sur eux, près d’eux, parle aux vents, aux ruisseaux,
Il adoucit le murmure des eaux,
Il tient captifs les fils légers d’Éole,
Hors le Zéphyr, habitant des roseaux ;
Il règne en Dieu sur les airs qu’il épure,
Des prés, des bois ranime la verdure ;
Des astres même, en silence roulans,
Il rend plus vifs les feux étincelans.
Amans heureux ! dans la nature entière,
Tout vous invite aux tendres voluptés :
Les yeux sur vous, la nocturne courrière,
D’un pas plus lent, marche dans sa carrière,
Et pénétrant de ses traits argentés
La profondeur des bosquets enchantés,
N’y répand trop, ni trop peu de lumière.
Ce faible jour, le frais délicieux,
Le doux parfum, le calme des bocages,
Les sons plaintifs, les chants mélodieux
Du rossignol, caché sous les feuillages,
Tout, jusqu’à l’air qu’on respire en ces lieux,
Jette dans l’âme un trouble plein de charmes,
Tout attendrit, tout flatte, et de ses yeux,
Avec plaisir, on sent couler des larmes.

Ô belle nuit ! nuit préférable au jour !
Première nuit à l’amour consacrée !
En sa faveur, prolonge ta durée,
Et du soleil retarde le retour.

Et toi, Vénus, qui présides sans cesse
À tous les pas de tes chastes enfans,
Qui les unis, sans témoins, sans promesse,
(Précautions dont ces heureux amans
N’ont pas besoin pour demeurer constans),
Tendre Vénus, lorsque, sous tes auspices,
De tes plaisirs ils cueillent les prémices,
Descends, allume, et rallume leurs feux,
Et dans leurs sens, invisible auprès d’eux,
Verse les flots de tes pures délices.

Applaudis-toi, grande divinité,
Applaudis-toi, contemple ton ouvrage :
D’un œil serein vois la félicité
De tant de cœurs qui te rendent hommage :
Vois cette scène, et ces groupes épars.
Quel lieu jamais offrit à tes regards
De ton pouvoir un plus beau témoignage,
Et du bonheur une plus vive image ?
Où cependant, où ne portes-tu pas
Et le bonheur et l’innocente joie ?
En quelque endroit que se tournent tes pas,
Sur tous les fronts la gaîté se déploie ;
La paix te suit ; les flots séditieux,
Quand tu parais, retombent et s’apaisent ;
L’aquilon fuit ; les tonnerres se taisent,
Et le soleil revient, plus radieux,
Dorer l’azur dont se peignent les cieux.
À ton aspect, la Nature est émue ;
En rugissant, le lion te salue ;
L’ours, en grondant, t’exprime ses plaisirs ;
L’oiseau léger te chante dans la nue ;
Et l’homme enfin, par la voix des soupirs,
Te rend honneur et t’offre ses désirs.
Rien ne t’échappe, et l’abîme des ondes
S’embrase aussi de tes flammes fécondes ;
Et sous tes traits, sous tes brûlans éclairs,
Pleins d’allégresse, en leurs grottes profondes,
Tu vois bondir tous les monstres des mers.
C’est toi par qui sont les êtres divers,
C’est toi, Vénus, qui rajeunis les mondes,
Et dont le souffle anime l’univers.

L’Olympe même éprouve ta puissance,
Et Jupiter. Mais que dis-je ? et pourquoi
Parlé-je ici de ton empire immense ?
Mon zèle ardent m’emportait malgré moi :
Faible mortel, je me tais devant toi.
Pour te louer, la meilleure éloquence
Est de sentir, de te suivre en silence,
Et de céder doucement à ta loi.
Deux jeunes cœurs, par un tendre délire,
T’honorent plus que les sons de ma lyre :
Je la suspends moi-même à ton autel,
Et me dévoue à ton culte immortel.

Transporte-moi parmi tes insulaires,
Égare-moi dans les réduits secrets
De leurs vallons, de leurs sombres forêts.
Je les verrai, ces rives étrangères,
J’irai trouver ces peuples fortunés,
Ces amans vrais, ces maîtresses sincères :
J’irai chez vous, paisibles solitaires,
Jouir des biens qui vous sont destinés ;
À votre suite, ô Nymphes bocagères !
J’irai fouler les naissantes fougères,
Et, les cheveux de roses couronnés,
M’associer à vos danses légères.

*

Chant second

De ce bonheur, qui semblait fait pour tous,
Le beau Narcisse, Écho sa belle amante,
Sont privés seuls par un pouvoir jaloux.
Aimable enfant, et vous, Nymphe charmante,
Qu’aviez-vous fait ? et quel crime sur vous
Avait du ciel attiré le courroux ?

Narcisse, Écho, par un avis céleste,
Sont menacés du sort le plus funeste,
Le même jour, oui, le jour fortuné,
Qu’à leurs plaisirs ils auront destiné ;
Tirésias, que le destin éclaire,
De ce destin organe involontaire,
À ces amans, près de combler leurs vœux,
Avait prédit cet avenir affreux.

Mais il craignait le penchant invincible
Que l’un pour l’autre ils éprouvaient tous deux :
La soif du cœur, l’instinct impérieux,
Pouvaient braver cet oracle terrible.
Pour les amans il n’est rien d’impossible,
Et les périls ne sont rien à leurs yeux.
Les vrais amans laissent tonner les dieux :
De nos désirs l’attrait irrésistible
Parle plus haut que l’enfer et les cieux.
Il voulut donc, sous un prétexte heureux,
Oter lui-même à ce couple sensible
L’occasion qu’il redoutait pour eux,
L’occasion d’un moment dangereux.
Tromper l’amour est chose peu facile :
Tirésias, en ressources fertile,
Sut, nuit et jour, enchaîner près de lui
Son jeune élève, à ses ordres docile.
« Mon fils, dit-il, si je fus votre appui
« Dans l’âge tendre, où l’homme, sans autrui,
« À se conduire est encore inhabile,
« À votre tour, conduisez aujourd’hui
« Et soutenez ma vieillesse débile.
« Venez, mon fils, votre présence utile
« Des jours trop longs m’abrégera l’ennui.
« Nous marcherons attachés l’un à l’autre
« Par les deux bouts de ce ruban léger,
« Qui réglera ma route sur la vôtre,
« Et loin de moi bannira le danger.
« Approchez-vous. » Le crédule Narcisse
Vient s’enchaîner sans prévoir l’artifice.
De ce moment, il précède, il conduit
Le vieux devin qui chemine avec peine,
Qui, dans le jour ne trouvant que la nuit,
Pour s’étayer dans sa marche incertaine,
Courbe son corps sur un appui de frêne,
Et fortement tient le cordon qu’il suit.

Mais en captif te retenant sans cesse,
Trop simple enfant, ainsi, Tirésias
T’empêchera, barbare par tendresse,
De rester seul auprès de ta maîtresse,
Et saura bien, quand tu guides ses pas,
Sur tous les tiens veiller avec adresse.

Souvent Écho, souvent Narcisse en pleurs
Près de leur père unissaient leurs douleurs,
Et ce bon père, ému de ces alarmes,
Pleurait lui-même, en essuyant leurs larmes

Regards, soupirs, quelques baisers encor,
Donnés, rendus, savourés en cachette,
Malgré les soins de l’aveugle Mentor,
Mêlaient du moins, dans leur âme inquiète,
À l’amertume une douceur secrète ;
Mais ces baisers tremblans, mal assurés,
Ces faibles biens, que sont-ils, comparés
À ces torrens de volupté parfaite,
Où les amans, de plaisir altérés,
Sont, à longs traits, de plaisir enivrés ?

Un jour enfin, jour de triste mémoire,
Qui vit la faute et les malheurs d’Écho !
Jour qui devrait des fastes de l’histoire
Être effacé par la main de Clio !
L’astre du monde ouvrait encore à peine,
Dans l’Orient, son palais de vermeil ;
Près d’un taillis, sur le bord d’une plaine,
Parmi les fleurs, sous la voûte d’un chêne
Impénétrable aux rayons du soleil,
D’accord entre eux, Zéphyre et le Sommeil
Flattaient Narcisse, et ces gardiens fidèles,
Au loin chassaient, en secouant leurs ailes,
Les noirs soucis, jusqu’au temps du réveil.
Depuis trois jours, depuis trois nuits entières,
Vous n’aviez pu, dieu des heureux pavots,
Sous votre main abaisser ses paupières,
Ni dans ses sens rétablir le repos.
Il pressentait les approches fatales
De son malheur ; mais les dieux quelquefois
À nos chagrins laissent des intervalles :
Le Sommeil vient, la Nature a ses droits.

Écho survint. L’ennui qui la dévore
Vers son amant l’appelle dès l’aurore.
Le tendre Amour présente à ses regards
Tirésias et celui qu’elle adore.
Près d’eux, sur l’herbe, étaient de toutes parts
Traits et carquois confusément épars,
Traits dont Narcisse, en des jours plus tranquilles,
Aimait l’usage, et qu’il laisse inutiles.
Près du vieillard qui le tient enchaîné,
Sur ses genoux, d’un air de confiance,
Il sommeillait, mollement incliné,
Et le vieillard, seul, assis en silence,
Le soutenait, d’un air de complaisance.

L’agile Écho précipitait ses pas ;
Mais tout à coup, immobile, enchantée,
Un peu loin d’eux elle s’est arrêtée.
À cet enfant, qui ne la voyait pas,
Elle sourit en étendant les bras ;
Elle sourit, et pourtant elle pleure.
Le ciel présente un contraste pareil,
Lorsque dans l’air on voit, à la même heure,
Tomber la pluie et briller le soleil.
« Sans doute, hélas ! à son inquiétude,
« Toute la nuit, dit-elle, il s’est livré ;
« Aujour naissant le sommeil est entré
« Dans ses beaux yeux fermés de lassitude.
« Comme en dormant il reprend sa fraîcheur
« Et ses attraits ! que dans cette attitude
« Il est touchant ! qu’il est cher à mon cœur ! »
Vers le gazon où Narcisse repose,
Disant ces mots, elle court vivement ;
Puis abaissant une bouche de rose,
De cent baisers, doucement, doucement,
Presse, en secret, sa bouche demi-close.
Qu’il est heureux ! mais que dis-je ? endormi,
S’il est heureux, il ne l’est qu’à demi.

Enfin, cédant à sa douleur amère,
Écho se jette aux genoux de son père,
Et d’une voix qu’éteignent les soupirs,
Exprime ainsi ses mortels déplaisirs :
« Ô vous, de qui la bonté paternelle,
« Narcisse et moi, daigne nous consoler,
« Toujours le sort nous fera-t-il trembler,
« Que tarde-t-il ? et quand sa main cruelle
« Du dernier trait nous doit-elle accabler ?
« Faut-il long-temps languir dans la contrainte
« En l’attendant ! Condamnés par le ciel,
« Faut-il encor que nous mourions de crainte,
« Cent fois le jour, avant le coup mortel ?
« Ah ! quel que soit ce malheur que j’ignore,
« L’incertitude est plus affreuse encore.
« Il est cent maux que notre esprit flottant
« Craint tour à tour, pour un qui nous attend.
« Mais, ce qui rend notre infortune extrême,
« Nous redoutons le jour du bonheur même :
« Nous nous aimons, et n’osons nous unir !
« Serait-ce un mal de s’unir, quand on s’aime,
« Pour que le ciel voulût nous en punir ?
« Ô vous, mon père ! oh ! si jamais votre âme
« Du tendre amour avait connu la flamme,
« Si vous lisiez dans le sein des amans,
« Avec pitié vous verriez nos tourmens.
« Un Dieu menace. A-t-il quelque supplice
« Plus dur pour moi que de perdre Narcisse ?
« Je crains sa perte, et c’est mon seul effroi.
« Mon cher amant ! toi seul es tout pour moi.
« Mon choix est fait, s’il faut que je choisisse
« Ou de mourir ou de vivre sans toi.
« Je périrai… Sera-ce avec justice ?
« Suis-je coupable ? » Alors Tirésias :
« Craignez le ciel et ne l’accusez pas :
« Le ciel est juste. Est-ce à vous, téméraire,
« D’oser juger la justice des Dieux !
« Ah ! réprimez ce penchant curieux,
« Ou redoutez un châtiment sévère.
« Penchant funeste ! Écho, tremble aujourd’hui
« D’être coupable, et de l’être par lui.

« Mais le temps vole. Allez dans ces campagnes,
« Allez, ma fille, assembler vos compagnes.
« Je vous attends ; et quand l’astre du jour
« Aura fourni la moitié de son tour,
« Nous irons tous, dans un grand sacrifice,
« (Honneurs, hélas ! peut-être superflus !)
« Prier Junon de vous être propice :
« Craignez Junon… Je n’en dirai pas plus ;
« Et dès ce soir, si de tristes présages,
« Lorsque tantôt nous irons l’implorer,
« N’annoncent pas qu’il faut vous séparer,
« Et que sa main rejette vos hommages,
« Oui, dès ce soir je couronne vos vœux.
« Car, je le sens, enfin cette journée
« Doit décider de votre destinée,
« Et va vous rendre heureux ou malheureux. »

Écho partait. Dans le vague des nues,
Elle aperçoit deux cygnes éclatans,
Au col flexile, aux ailes étendues,
Qui dans un char, au bruit de leurs accens
Traînent Vénus, et volent sur les vents.
En se jouant, légèrement ils fendent
Le sein des airs, et lentement descendent
Sur le gazon, jusqu’aux pieds du vieillard.
Avec respect, pesamment il s’empresse
De se lever, d’aller à la déesse,
Pour l’adorer, au sortir de son char,
Retombe assis, et maudit sa vieillesse.
Au mouvement que fit Tirésias,
L’enfant roulant s’en va sur l’herbe épaisse
Tomber près d’eux, et ne s’éveille pas :
Tant le sommeil lui rend avec usure
Ce que le soin fit perdre à la nature !

« Dors, cher enfant, sous ces ombrages verts.
« Esprits légers, qui volez dans ces plaines,
« Paisibles vents, par vos molles haleines,
« Autour de lui, rafraîchissez les airs.
« Vous, mes oiseaux, par vos tendres concerts,
« Calmez son âme, et faites dans ses veines
« Couler la paix et l’oubli de ses peines. »
Ainsi parla la mère des Amours ;
Puis, s’asséyant sur un lit de verdure :
« Guide prudent, qui veillez sur ses jours,
« Hélas ! dit-elle, à vous seul j’ai recours :
« Apprenez-moi sa disgrâce future,
« Et de son sort percez la nuit obscure.

« Belle Vénus, reprit Tirésias,
« De l’avenir le destin est le maître.
« Sa volonté dirige tous nos pas :
« Respectons-la sans vouloir la connaître ;
« Pour la connaître, on ne la change pas.
« Eh ! qui, d’ailleurs, de ce dieu redoutable
« Peut déchirer le voile impénétrable ?
« Par moi sans doute il annonce aux mortels
« Tantôt des biens, tantôt des maux cruels ;
« Mais par ma voix rarement il déclare
« Quels sont ces maux ou ces biens qu’il prépare,
« Avec moi-même il sait dissimuler,
« Et ne répand qu’une lumière avare
« Sur les secrets qu’il veut me révéler.

« De ces enfans ce qu’il daigne prédire,
« Diversement se peut interpréter.
« Il serait long de vous le répéter,
« Tendre Cypris, et pour vous le redire,
« De mon histoire il faudrait vous instruire :
« Il en dépend et s’y trouve enchaîné…
« Mais laissons là mon sort infortuné,
« Et de ma vie étouffons la mémoire. »

« Non, dit Vénus, il faut tout recueillir,
« Le passé peut expliquer l’avenir.
« J’attends de vous ce récit, cette histoire,
« Toujours promise, et remise toujours ;
« C’est trop long-temps différer, tous les jours,
« Cette faveur qu’une déesse implore.
« Ne pensez plus vous en défendre encore,
« Ni m’échapper par de nouveaux détours.
« Voyons enfin ces événemens rares,
« Ce long tissu d’aventures bizarres,
« Qui de vos ans ont illustré le cours.
« Parlez sans crainte ; à l’ombre de ce chêne
« Nous sommes seuls, nul témoin ne nous gêne,
« Nul indiscret n’entendra nos discours. »

Ainsi du moins le croyait la déesse ;
Mais un buisson dérobait à ses yeux
La jeune Écho, qui s’était, auprès d’eux,
Dans le taillis glissée avec finesse.
En surprenant ce qu’ils disaient tous deux,
Écho voulait pénétrer ce mystère
Qui l’intéresse et que l’on veut lui taire.
Injustes Dieux ! pourriez-vous la punir
D’avoir tenté de sauver ce qu’elle aime ?
Serait-il vrai qu’elle eût fait elle-même
Tout son malheur, voulant le prévenir ?

Elle était fille ; elle était amoureuse ;
Elle tremblait pour l’objet de ses soins ;
C’était assez pour être curieuse,
C’était assez : filles le sont pour moins ;
Mais je ne veux fronder ce sexe aimable ;
Et pour Écho, sa faute est excusable.
Si cette nymphe est coupable en ceci,
Je lui pardonne, Amour la fit coupable.
Puisse le sort lui pardonner aussi !

Discrètement, et d’une main habile,
En écartant le feuillage mobile,
L’œil et l’oreille avidement ouverts,
Elle regarde, elle écoute au travers ;
Ne peut qu’à peine, en ce petit asile,
Trouver sa place, et craint de se montrer,
Ne se meut pas, et n’ose respirer ;
Sait ramasser son corps souple et facile,
Se promettant, durant cet entretien,
D’épier tout, un mot, un geste, un rien :
Un mot, un geste, un rien, tout est utile.
Comme elle aussi, Vénus le savait bien.
Vénus croyait de ces énigmes sombres
Voir par degrés se dissiper les ombres ;
Qu’une parole échappée au hasard,
Dans le récit qu’elle attend du vieillard,
Malgré lui-même, éclaircirait peut-être
Ce qu’il semblait n’oser faire connaître ;
Qu’une fois mis en humeur de conter
(Car on se plaît à conter à cet âge),
À ce plaisir se laissant emporter,
Il pourrait bien, moins discret et moins sage,
Par quelque trait imprudemment lâché,
De l’avenir entr’ouvrir le nuage,
Et dévoiler ce qu’il tenait caché.

Tirésias dans un profond silence
Devait toujours se tenir retranché ;
Mais il sent peu la triste conséquence
De son récit ; et l’humaine prudence
Qui dans la nuit de tout temps a marché,
Dans quelque abîme a toujours trébuché ;
D’ailleurs, quel art, quels ressorts, quelle adresse,
Vénus alors n’employa-t-elle point !
Plainte, menace, autorité, caresse,
Tout fut d’usage ; on n’omit aucun point.
Contre Vénus que peut notre faiblesse,
Quand l’artifice à son pouvoir est joint ?
Il balançait : la belle enchanteresse
Soudain lui donne un baiser plein d’appas,
Vole à son col, contre son sein le presse,
Et tendrement le serre dans ses bras.
La jeune vigne entoure ainsi l’écorce
D’un orme antique, et l’embrasse avec force.

Tirésias, réchauffé par Vénus,
Sentit en lui se ranimer la cendre
De ces doux feux, autrefois si connus,
Et d’un soupir il ne put se défendre.
« Vous rappelez à notre souvenir
« Un temps bien cher, dit-il à Cythérée :
« Ô temps heureux, mais de courte durée !
« Temps des amours, qui ne peux revenir,
« Devais-tu naître ? ou devais-tu finir ?
« Regrets amers ! Mon âme déchirée,
« Tout de nouveau se rouvre à ses douleurs.
« Il faut pourtant vous conter mes malheurs.
« La Renommée en a parlé, sans doute,
« Plus d’une fois, à la table des dieux ;
« Mais ses cent voix, dans la céleste voûte,
« Mentent souvent, comme dans ces bas lieux. »

*

Chant troisième

« Depuis le jour où, témoin de vos charmes,
Au mont Ida, l’heureux berger Pâris,
De la beauté vous accordant le prix,
Força Junon de vous rendre les armes,
Junon piquée a toujours contre vous
Lancé les traits de son dépit jaloux ;
Et l’avenir ne peut vous sauver d’elle,
Puisqu’elle est femme, et qu’elle est immortelle ;
Souffrez ce mot, sans montrer de courroux.
Moi, qui du sien devais me croire indigne,
J’en suis aussi l’objet infortuné,
Et mon exemple est une preuve insigne
Que son cœur dur n’a jamais pardonné.
Or, si ce cœur nous unit dans sa haine,
Dès lors, Vénus, elle voit avec peine,
Nos citoyens, enfans de votre choix ;
Ils sont à vous, et vivent sous mes lois,
C’en est assez ; la commune ennemie,
Renversant l’île encor mal affermie,
Veut de nous deux se venger à la fois.

« Elle est puissante, et les bords du Scamandre,
Beaux lieux, changés en un séjour d’horreur,
Ces tours qu’en vain vous voulûtes défendre,
Cet Ilion, dont fume encor la cendre,
Ont éprouvé ce que peut sa fureur.
Cette fureur aujourd’hui se ranime,
Mais sans éclat, et cherchant sourdement
À nous creuser un invisible abîme,
Avec plus d’art, agit plus sûrement.
Ce couple aimable en sera l’instrument :
Il en sera la première victime,
Si le destin n’en ordonne autrement :
Car le destin, par son vouloir suprême,
Peut rendre vain ce qu’elle a résolu ;
Mais je crains bien que ce maître absolu
Dans ses projets ne la serve lui-même.
Tendres amans, tout me présage assez
Qu’il doit vous perdre ; et mes malheurs passés
De vos malheurs sont l’image et l’emblème.
Pour me porter les plus sensibles coups,
On me poursuit aussi dans ce que j’aime,
Et c’est moi seul que l’on punit en vous.
On vous punit, et je suis le coupable !
Eh quoi ! Junon ne se contente pas
De tous les maux dont sa rage implacable
A jusqu’ici frappé Tirésias !
Je l’offensai ; mais des traits d’imprudence,
Dignes, au plus, d’un châtiment léger,
Méritaient-ils cet excès de vengeance ?
Daignez, Vénus, m’entendre et me juger.

« Sorti des murs, qu’aux accens de sa ivre
Un fils des Dieux, architecte nouveau,
Près de l’Euripe autrefois sut construire,
Sacrés remparts qui furent mon berceau,
Je voyageais, curieux de m’instruire,
Jaloux de voir, dès mes plus jeunes ans,
L’esprit, les mœurs des peuples différens.
Je parcourais ces îles renommées
Que voit la Grèce à l’orient semées,
Et dont le cercle environne Délos.
Une tempête, un dieu plutôt m’égare
Près de l’Asie, au sein des vastes flots
Rendus fameux par la chute d’Icare,
Et le destin me conduit à Samos.
Que n’ai-je, ô ciel, péri dans cet orage !
Mais mon malheur me sauva du naufrage.

« Ce fut, déesse, en ce triste séjour,
Que de Junon j’excitai la colère.
Comme à Cadmus, le ciel m’offrit un jour
Deux grands serpens qui, près d’une onde claire,
Gardaient ses bords et les bois d’alentour.
L’amour s’apprête à les unir ensemble :
Mais quel amour ! à la haine il ressemble.
Ces fiers dragons, près de se caresser,
En s’abordant semblaient se menacer.
Entre les dents, dont leur gueule est armée
Sort en trois dards leur langue envenimée,
Organe impur qu’anime le désir ;
Signal affreux de leur affreux plaisir.
D’un rouge ardent leur prunelle enflammée
Jette autour d’eux des regards foudroyans.
Mais tout à coup ils sifflent et s’embrassent,
Étroitement l’un l’autre ils s’entrelacent
Dans les replis de leurs corps ondoyans.
De vingt couleurs l’éclat qui les émaille,
Varie au gré de ces longs mouvemens,
Et mon œil voit, dans leurs embrassemens,
D’un feu changeant s’allumer leur écaille.
Telle est l’Iris, quand un nuage obscur,
Chargé de pluie, altéré de lumière,
Boit le soleil, et vers notre paupière
Réfléchit l’or, et la pourpre et l’azur.

« Un javelot (sans en prévoir l’usage,
Dans une main j’avais deux javelots)
Lancé d’abord sur ce couple sauvage,
De leur sang noir, qui coulait à ruisseaux,
Teignit près d’eux les herbes et les eaux.
Blessés tous deux, tous deux avec courage
Dressent la tête, et recourbent de rage
Leur queue immense, en cercles redoublés ;
Puis, jusqu’à moi s’allongent, se déploient
D’un saut agile, et devant eux m’envoient
Tous leurs poisons en vapeurs exhalés.
De l’autre dard j’arrête leur furie,
Et par mon bras, malgré leur force unie,
Le double monstre, à la fois combattu,
Dans la poussière, à la fois abattu,
Laisse à mes pieds sa colère et sa vie.

« Ils expiraient. Une voix dans les airs,
Au bruit des vents, au milieu des éclairs,
S’ouvre un passage, et me glace de crainte :
« Ah, malheureux ! près d’une source sainte,
« Et sur des bords à Junon consacrés,
« Oses-tu bien, dans tes fureurs impies,
« De ce lieu même attaquer les génies,
« Ces demi-dieux à Samos adorés ?
« Tremble. frémis. Junon qui les protège
« Saura punir ce forfait sacrilège.
« Ta cruauté, sans respecter leurs feux,
« Les a privés des plaisirs amoureux :
« Bientôt toi-même, avec plus de justice,
« Éprouveras un semblable supplice,
« Et tu verras tes élèves un jour,
« Ainsi que toi, l’éprouver à leur tour. »
Ah ! j’ai rempli de l’oracle funeste
Une partie ; ils rempliront le reste.

« Je n’avais pas, en ce temps fortuné,
Ce front bruni de rides sillonné,
Ce grand front chauve, et cette barbe épaisse
Que tous les jours argente la vieillesse.
Que mon bel âge a fui d’un vol léger !
Que promptement, dans son cours passager,
Chacun de nous touche au soir de la vie !
Le Temps cruel et sa faux ennemie
N’approchent point de l’Olympe immortel,
Et les dieux seuls ont un jour éternel.

« Avant le temps de mes longues disgrâces,
Jadis en moi se trouvaient réunis
Les doux attraits, la jeunesse, les grâces
Et de Narcisse et de votre Adonis :
Aussi les cœurs volaient tous sur mes traces.
Mille beautés, dignes de m’enflammer,
Avaient cherché vainement à me plaire :
Dans les forêts, errant et solitaire,
Je me cachais, et je craignais d’aimer.
Je vis Irène, et mon fier caractère,
À son aspect, se sentit désarmer.
Aimable Irène ! objet si plein de charmes !
Victime, hélas ! de tes feux trop constans !
Fille trop tendre, après trois fois seize ans,
Ton souvenir m’arrache encor des larmes.

« Devant les dieux je reçus son serment,
Elle eut le mien. Nous touchions au moment
Si cher pour moi, si cher pour elle-même :
Nous avancions vers le bonheur suprême ;
Ma bouche avait des baisers précurseurs
Cueilli déjà les premières douceurs ;
Mais, ô prodige ! ô soudaine disgrâce !
Dans tous mes sens émus par le désir,
Et qu’animait l’approche du plaisir,
Un froid mortel se répand et les glace ;
J’en perds l’usage… ou plutôt… quel affront !
Je perds… La honte est encor sur mon front.
Ô chère épouse ! en quel moment étrange,
Et par quel trait, inouï jusqu’alors,
Cette Junon me surprend et se venge !
Entre tes bras, la cruelle me change,
En jeune nymphe, et trompe mes transports :
Je m’éclipsai dans mes plus doux efforts.
Telle en nos champs la tendre sensitive
Fuit le toucher, délicate et craintive,
Et rentre en soi ; mais du moins, ô Vénus !
Si nous ôtons le doigt qui la captive,
Elle renaît et plus fraîche et plus vive :
Elle renaît ; et moi, triste, confus,
Moi, sans renaître, hélas ! je disparus
À mes regards, comme aux regards d’Irène ;
Et mon amante étonnée, incertaine,
En moi me cherche et ne me trouve plus.
« Ainsi le sort nous joue et nous opprime,
« S’écria-t-elle ; ainsi, faibles humains,
« À peine il met le bonheur dans vos mains,
« Que devant vous il entr’ouvre un abîme,
« Où vous voyez fondre et s’évanouir
« Ce vain bonheur dont vous deviez jouir.
« Toi, qu’il détruit, je vois de cet ouvrage,
« De ce néant s’indigner ton courage ;
« Je souffre aussi : tout est fini pour moi.
« Mais à ta main si je ne puis prétendre,
« J’attends de toi l’amitié la plus tendre ;
« C’est mon espoir. Ne crois pas qu’après toi
« Aucun amant m’engage sous sa loi.
« Quand tu n’es plus, je veux chérir ta cendre,
« Et ta mémoire aura toujours ma foi. »

« Je fus sensible à cet amour fidèle,
Et je l’aimai mais sans brûler pour elle.
Eh ! que pouvais-je en cet état nouveau ?
Elle avait vu dans la nuit éternelle
De mes désirs s’éteindre le flambeau :
J’étais vivant, et j’étais au tombeau.

« D’Irène, au moins, compagne inséparable,
Je lui donnais mes inutiles jours :
Notre amitié devint inaltérable.
Près d’elle enfin, j’oubliai pour toujours
Ces lieux charmans, ces lieux qui m’ont vu naître,
Et que l’Ismène arrose dans son cours :
Comment alors pouvais-je y reparaître ?

« Tous mes conseils ne purent étouffer
Au sein d’Irène une ardeur insensée.
Mon vain fantôme occupait sa pensée,
Et la raison ne put en triompher.
Sa passion, faiblement endormie,
Se réveillait de moment en moment,
Et chaque jour, aux yeux de son amie,
Elle donnait des pleurs à son amant.

« J’étais bien loin de partager sa flamme.
Le sexe dit que la simple amitié
Peut, sans l’amour, satisfaire son âme ;
Le sexe ment : le tendre amour réclame
De ces beaux cœurs au moins une moitié :
J’en fis l’épreuve. Acis eut ma tendresse ;
Acis m’aimait, Acis savait aimer ;
Je fus discrète, et ma délicatesse
Voulut cacher à ma triste maîtresse
Un feu nouveau qui devait l’alarmer.
Mais j’ignorais que le trait qui nous blesse
Ne peut en nous toujours se renfermer,
Et qu’il n’est point de si secret mystère,
Que tôt ou tard un œil jaloux n’éclaire.
À ma rougeur, à ce trouble si prompt,
Qu’au nom d’Acis on voyait sur mon front,
À mon silence, à mon air de contrainte,
Irène apprit mon penchant et ma feinte.

« Pardonne, Irène. À mon cœur, comme au tien,
Un dieu commande, un dieu, tu le sais bien,
Qui, malgré nous, de nous-mêmes dispose.
Athénaïs (ce nom était le mien
Depuis le jour de ma métamorphose),
Athénaïs plaint les maux qu’elle cause,
Plaint ton amour, mais s’occupe du sien.
Que diras-tu ? De quelle jalousie
Ton âme, hélas ! sera-t-elle saisie,
Lorsque, malgré tes regards et tes cris,
Mon jeune amant, aux autels d’hyménée
Me conduira, de guirlandes ornée,
Comme on m’y vit t’y conduire jadis ?

« Elle arriva, cette grande journée.
Souvenez-vous de cet instant, Cypris,
Où, dans les bras d’Irène consternée,
Tirésias devint Athénaïs.
Vous le dirai-je ? En un moment semblable,
Quand mon époux est à peine en mes bras,
Quant au plaisir tout paraît favorable,
Par un retour que je n’attendais pas,
Athénaïs devint Tirésias.
Ainsi, deux fois la déesse fatale
Me fit souffrir le tourment de Tantale ;
Ainsi, le sang des serpens amoureux
Sollicitant sa cruelle justice,
Elle voulut, pour les venger tous deux,
Du double sexe en moi tromper les feux,
Unir en moi le différent supplice
Que dût jadis éprouver chacun d’eux.
Ce châtiment aurait dû lui suffire.
Acis gémit. De ces bras carressans,
Les yeux baissés, honteux, je me retire,
Et lui remets son cœur et ses présens.

« Je le quittai, pour voler chez Irène.
Enfin, disais-je, à moi-même rendu,
Je vais encor la faire souveraine
D’un tendre cœur qu’elle a long-temps perdu.
Flatteuse idée ! espérance trop vaine !
J’entre… la Parque allait trancher son sort,
Et m’attendait pour cette horrible scène.
« Irène !… ô Dieux ! criai-je avec transport,
« Vois ton amant que le ciel te ramène,
« Entends ma voix »… Elle fait un effort,
Étend les bras, me cherche, ouvre avec peine
Des yeux nageant dans l’ombre de la mort,
Me reconnaît… Un doux rayon de joie
Sur son visage, où régnait la pâleur,
Fait, un moment, renaître la couleur.
« Serait-ce toi ? Que faut-il que j’en croie ?
« Se peut-il bien qu’enfin je te revoie ?
« Mais dans quel temps ? Ah ! je n’ai pu souffrir
« Ton autre hymen ; ma tendresse jalouse
« M’a consumée… Adieu, je vais mourir,
« Heureuse au moins de mourir ton épouse !
« Retiens tes pleurs. Puissé-je, à l’avenir,
« Trop cher époux, vivre en ton souvenir !
« Puissé-je ! »… Alors elle perd la lumière.
Hélas ! en vain, la serrant dans mes bras,
Je la voulais disputer au trépas ;
Il me fallut lui fermer la paupière,
Et sur sa bouche on me vit recueillir
Ses feux, son âme et son dernier soupir.

« Dès cet instant, pardonnez, ô déesse !
Je pris en haine et l’hymen et l’amour :
Dès lors, mon cœur flétri par la tristesse,
À vos plaisirs se ferma sans retour.
Si mon image a dans le sein d’Irène
Régné jadis jusqu’à son dernier jour,
Je veux moi-même, occupé de la sienne,
Dans le tombeau l’emporter à mon tour.

« Je voulais fuir une île que j’abhorre ;
Mais le destin qui fit tous mes malheurs,
De ces premiers peu satisfait encore,
M’y préparait de nouvelles douleurs.

« C’est à Samos que Junon prit naissance ;
C’est à Samos, séjour de son enfance,
Que de son frère elle fit son époux.
Elle s’y plaît, et cette heureuse terre
Lui sert d’asile, en ces momens jaloux,
Où, pour un temps, la déesse en courroux
Renonce au lit du maître du tonnerre.
Souvent aussi Jupiter suit ses pas ;
Dans ces bosquets il la trouve plus belle.
À leur aspect son cœur se renouvelle
Et brûle encor de ces feux délicats
Qu’il y sentit pour ses jeunes appas,
Et son amour met à profit, près d’elle,
Les souvenirs que ce lieu leur rappelle ;
Mais quelquefois elle y vient s’y cacher,
Respirer seule, et jouir d’elle-même :
Sans cour, sans pompe, elle vient y chercher
La liberté qui fuit le rang suprême :
De son front grave elle y vient détacher
Tous ses ennuis, avec son diadème ;
Elle y vient rire ; on rit peu dans les cieux.
Je la plaindrais, je plaindrais tous les dieux
D’être immortels, si ces dieux qu’on révère,
Devaient traîner leur triste éternité,
Sans dépouiller la majesté sévère ;
Si, pour l’honneur de la divinité,
Ils ne pouvaient briser la chaîne austère
De la contrainte et de la dignité.
Junon commande à la nature entière,
Je le confesse, et pour ce cœur si fier,
Il est flatteur de marcher la première
Parmi les dieux, et près de Jupiter.
Il faut pourtant à cette reine altière
D’autres plaisirs, des plaisirs plus touchans.
Samos lui rouvre un sein qui l’a nourrie,
Et Junon trouve en cette île fleurie
Ces plaisirs purs qui naissent dans les champs.

« Elle y parut alors que, toute prête,
Sur le rivage, en ses replis flottans,
Déjà ma voile emprisonnait les vents.
J’allais partir ; mais son ordre m’arrête.
Conduit près d’elle, et près de son époux,
Dans un salon de fleurs et de verdure,
Orné des mains de la simple nature,
Je viens, je tombe à leurs sacrés genoux.
De l’univers je contemple les maîtres.
Ils étaient seuls ; car les dieux de leur cour
Étaient restés au céleste séjour ;
Et le troupeau des demi-dieux champêtres,
Par Jupiter enivrés en ce jour,
Trop échauffés de nectar et d’amour,
L’avaient quitté, pour suivre sous les hêtres
Le jeune essaim des nymphes d’alentour.
L’exemple entraîne, et le fils de Saturne
Avait aussi, sur la fin du repas,
Pressé Junon, et volé dans ses bras.
Tout l’annonçait ! on remarquait une urne
Sur le gazon, renversée auprès d’eux,
Et cent cristaux qui, brisés dans leurs jeux,
Témoins récens d’une gaîté folâtre,
Du grand combat parsemaient le théâtre.

« Sages enfin, après l’emportement,
Ils jouissaient de ce repos charmant
Où tombe une âme heureuse et satisfaite ;
Calme enchanteur, tranquillité parfaite,
Pure, sans trouble et sans égarement.
Ils raisonnaient, ils demandaient comment
L’enfant Amour, qui paraît si paisible,
Porte en nos sens ce tumulte terrible,
Tel que celui de l’humide élément,
Quand l’Aquilon de son souffle invincible
Le bouleverse impétueusement.
Ils demandaient si sa flamme invisible
Sur chaque sexe agit également,
Lequel des deux, la maitresse ou l’amant,
Prend plus de part, se montre plus sensible
À ses plaisirs dans un tendre moment.
Junon disait : Faut-il qu’on délibère ?
Ne sait-on pas qu’en ces instans si doux,
L’homme plus vif est plus flatté que nous ?
Mais Jupiter prétendait le contraire.
C’est aux experts d’expliquer ce mystère ;
Mais des experts, en est-il sur ce point ?
L’expérience, en ce cas nécessaire,
Qui peut l’avoir ? Eh ! Cypris ne l’a point ;
Cypris pourtant du plaisir est la mère. »
À ce propos la déesse sourit,
Et le vieillard en ces termes reprit :

« On me fit juge, en cette conjoncture.
J’étais fameux ; et ma double aventure,
Dont les détails ont été mal connus,
À Jupiter donnait droit de conclure
Que je pouvais, instruit sur la nature,
N’ignorant pas l’une et l’autre Vénus,
Développer cette matière obscure.
Il ne savait mes destins qu’à demi,
Et je le crois, sa sagesse profonde
Peut bien mouvoir les grands ressorts du monde,
Sans s’occuper du sort d’une fourmi.
De mes malheurs Junon mieux informée,
Puisqu’en secret elle en était l’auteur,
À son époux loin d’ôter son erreur,
Accréditait ma fausse renommée ;
Elle riait, et jouissait tout bas
De sa malice et de mon embarras,
Comblait mes maux, qui furent son ouvrage,
En y joignant et l’insulte et l’outrage,
Et m’honorait pour me faire rougir.
Sa bouche enfin, paraissant m’applaudir,
Par un discours, que le dieu crut sincère,
Sut m’accabler d’une ironie amère :
« Vous, qui rendez les dieux même jaloux !
« Pour qui le sort, de ses dons moins avare,
« A réuni, par un accord si rare,
« Les deux plaisirs et d’épouse et d’époux,
« De ces plaisirs quelle est la différence ?
« Lequel vous semble et plus vif et plus doux ?
« Une dispute, élevée entre nous
« Sur ce problème, attendait la sentence
« D’un connaisseur, d’un juge tel que vous.
« Des rois du ciel éclairez l’ignorance.
« Le monde entier, qui vantait votre nom,
« Des dieux encor vous nommera l’arbitre.
« À ce bienfait, reconnaissez Junon ;
« Vous lui devez ce respectable titre. »

« Je ressentis jusqu’au fond de mon cœur
Le sel piquant de ce discours moqueur.
Mais, malgré moi, malgré ma honte extrême,
Je l’acceptai, ce titre si pompeux,
Et j’avoûrai que, par vanité même,
Je fus sensible à cet honneur suprême :
Vanité folle ! honneur trop dangereux !
Sur cette mer insensé qui s’expose !
Ah ! croyez-moi, ne jugeons pas la cause
De deux époux, surtout quand ils sont dieux.

« Mon jugement à Junon fut contraire.
J’avais connu les différens désirs ;
À leur ardeur mesurant les plaisirs,
Je satisfis, ou je crus satisfaire
Et ma vengeance, et l’équité sévère.
Junon perdit. Par de très grands éclats
Elle annonça sa fureur vengeresse.
Le dieu sourit. « Ah ! ne triomphez pas,
« Dit aussitôt la terrible déesse ;
« Sachez enfin que ce Tirésias
« A, sans jouir, consumé sa jeunesse ;
« Que les plaisirs appelés tous les jours,
« Quoiqu’il se flatte et trompe sans scrupule,
« En ce moment, Jupiter trop crédule,
« Jamais pour lui n’ont cessé d’être sourds,
« Et n’ont jamais couronné ses amours ;
« Que des plaisirs ce juge ridicule
« Est un aveugle… et le sera toujours. »
En prononçant cet arrêt formidable,
Junon me jette un regard furieux,
S’élance à moi, fait deux fois sur mes yeux
Tomber le poids de sa main redoutable,
Pour me ravir la lumière des cieux.
Sans doute alors, par sa rage inhumaine
Elle me crut aveuglé sans retour :
Grâces du moins à ma fuite soudaine,
Un de mes yeux fut seul privé du jour.
Sa main sur l’autre heureusement trompée,
De la prunelle obliquement frappée,
Légèrement effleura le contour.

« Tremblant en cor, je cherche une onde pure,
Pour y laver ma sanglante blessure.
Mais admirez cette fatalité,
Qui pas à pas me suit dès ma naissance ;
De mon étoile admirez l’influence,
Et les effets de sa malignité.

« Minerve seule à Samos descendue,
Avait du ciel suivi les souverains ;
Mais du dieu Pan, des Faunes, des Sylvains,
Elle évitait l’indécente cohue.
Hélas ! Vénus, le bord des mêmes eaux
Où je courais pour soulager mes maux,
Ce bord désert la présente à ma vue,
Lorsque sans voile, et la jambe étendue,
Demi-plongée, elle entrait dans les flots.
Elle me voit, et d’une main modeste
Cachant à peine un tiers de ses appas,
Elle menace, et murmure tout bas
Des mots secrets dont le charme funeste,
Quand j’approchais, fixe et retient mes pas,
Et pour toujours ferme l’œil qui me reste.
« Adieu, dit-elle, en s’éloignant de moi,
« Le bel enfant qui fera tes délices,
« Serait heureux, si quelques dieux propices
« Daignaient le rendre aveugle comme toi. »

« Cruelle, achève, et m’arrache une vie
« Qui m’est déjà plus qu’à demi ravie.
« Et vous, témoin de mes justes transports,
« Ô Jupiter ! ah ! d’un coup de tonnerre,
« Précipitez mon âme aux sombres bords.
« Seul, dans la nuit, égaré sur la terre,
« Avec lenteur traînant ce triste corps,
« Ne suis-je pas d’avance aux rangs des morts ?
« Frappez, grand dieu ! j’implore cette grâce,
« Et j’ai peut-être un droit pour l’obtenir.
« De quelques dieux si j’encours la disgrâce,
« Ce n’est pas vous qui devez me haïr. »

« Sans m’exaucer, sa bonté souveraine,
Par des honneurs, crut adoucir ma peine.
Le fier Destin, prié par Jupiter,
Revit mes maux dans son livre de fer,
Et pénétré d’une pitié secrète,
De ses arrêts il me fit l’interprète.

« Dans ce grand livre, avec peine entr’ouvert,
Confusément, Vénus, j’ai découvert
Qu’au sein des eaux, que Narcisse doit craindre,
De son hymen le flambeau va s’éteindre ;
Qu’à son amant Écho prête à s’unir,
Par trop de soin deviendra malheureuse ;
Que, pour avoir le droit de la punir,
Junon saura la rendre curieuse ;
Enfin j’ai lu qu’en un monde nouveau,
D’affreux chagrins creuseront mon tombeau.

« Mais que me sert de percer ces ténèbres ?
Et qu’ont servi mes oracles célèbres,
Dans tous les lieux où j’ai porté mes pas,
Aux champs d’Argos, à Corinthe, à Messènes,
Près du Pénée, aux bords de l’Eurotas,
Et dans les murs d’Épidaure ou d’Athènes ?
Il vaudrait mieux ignorer l’avenir
Que de prévoir d’inévitables peines,
Et des malheurs qu’on ne peut prévenir.
Considéré, malgré moi, dans la Grèce,
Chargé long-temps et d’ennuis et d’honneurs,
J’ai tristement attendu la vieillesse :
Elle est venue, et la mort qui me presse,
Va terminer mes jours et mes douleurs.
C’est loin de Thèbe, et dans ce nouveau monde,
Où, sur vos pas, je viens de pénétrer,
Que doit finir ma course vagabonde.
Heureux du moins, quand je vais expirer,
Si, pour combler ma tristesse profonde,
Sur ces enfans je n’avais à pleurer ! »

Ce long récit du malheureux prophète
Rendit Vénus encor plus inquiète.
« Je comprends bien, dit-elle, qu’à l’instant
« De voir enfin couronner sa tendresse,
« Narcisse doit fuir une onde traîtresse ;
« Que lorsqu’il dort, et que son cœur content
« Ici peut-être est flatté par des songes,
« Et se repaît d’agréables mensonges,
« Auprès des eaux, Junon veille et l’attend.
« Auprès des eaux, sans doute, on le menace
« D’un sort cruel, d’une injuste disgrâce :
« Mais quelle est-elle ? Et pourra-t-il, hélas !
« La prévenir, s’il ne la connaît pas ?
« Dois-je trembler qu’une chute soudaine
« Ne l’engloutisse au sein d’une fontaine,
« Ou qu’il ne boive un funeste poison,
« Versé dans l’eau par l’ordre de Junon ?
« Dois-je trembler que, pour venger encore
« Ce double monstre à vos pieds terrassé,
« Au bord des flots, un serpent ne dévore
« Ce faible enfant, tant de fois menacé ?
« Nouvel Hylas, cher aux filles de l’onde,
« Et par leurs mains enlevé sans retour,
« Quittera-t-il l’objet de son amour,
« Pour habiter leur demeure profonde ?
« Osera-t-il, indiscret, curieux,
« Sur les appas, sur le bain de Diane
« Ou de Pallas, ouvrir un œil profane ?
« Vous, Actéon, mille autres, par les dieux
« Furent punis pour avoir eu des yeux.
« Quoi qu’il en soit, redoublez votre zèle.
« À ce ruban, qui vous attache à lui,
« Tissu trop faible, et peu sûr aujourd’hui,
« Substituez ma ceinture immortelle,
« Dont la vertu, dont l’utile secours
« Dans le péril peut défendre ses jours.
« Moi, si Junon ne m’a pas prévenue,
« Si, dans mon île en secret descendue,
« Elle n’a pas, par un filtre odieux,
« Empoisonné les sources de ces lieux,
« Je préviendrai moi-même la perfide. »

Alors Vénus, remontant sur son char,
Autour de l’île alla, d’un vol rapide,
Dans chaque source épancher le nectar,
Pure liqueur, dont l’onde une fois teinte,
Des noirs poisons doit repousser l’atteinte :
Secret heureux, mais employé trop tard !

Déployant l’or de ses rênes flottantes,
Vénus enfin s’éloigne du vieillard,
Et fend des cieux les voûtes éclatantes.
De sa retraite Écho sort doucement,
Parcourt les bois, rassemble en un moment
Autour de soi ses compagnes chéries,
Et leurs époux, épars dans les prairies ;
Au milieu d’eux, revient du même pas,
Au temps marqué, trouver Tirésias ;
Trouble à regret le repos de Narcisse,
Par cent baisers essuie, à son réveil,
Sur ses beaux yeux les restes du sommeil ;
Et, réunis pour le grand sacrifice,
Tous vont, au pied d’un autel de gazon,
Brûler l’encens en l’honneur de Junon.

*

Chant quatrième

La curieuse est rarement discrète ;
Qui tout écoute, aisément tout répète.
En avançant vers les champêtres lieux,
Où tout le peuple et le divin prophète
Vont rendre hommage à la reine des dieux,
Trop faible Écho, tu n’as pu te défendre
De raconter à ton amant surpris
Ce que tu viens et de voir et d’entendre :
Funeste soin ! quel en sera le prix ?
Ils murmuraient (le malheur rend injuste) ;
Ils s’animaient contre leur chef auguste :
« De notre amour bizarrement jaloux,
« Il veut peut-être, en se jouant de nous,
« Nous effrayer, et, par ce stratagème,
« Nous dérober des plaisirs dont lui-même
« Il fut privé par le sort en courroux. »

À ces soupçons joignant l’ingratitude,
Les deux amans résolurent encor
De secouer le joug de leur Mentor,
De rompre enfin cette longue habitude
D’obéissance et d’égards superflus,
Dont, pour tout fruit, ils ne recueillaient plus
Que des chagrins et de l’inquiétude.
Narcisse dit : « Si l’autel de Junon
« Offre à nos yeux un sinistre présage,
« Tirésias doit à notre union,
« Ma chère Écho, refuser son suffrage.
« Que faire alors ? Faudra-t-il obéir ?
« À nous quitter pourrons-nous consentir ?
« Ah ! dès l’instant que des signes contraires
« Annonceront des destins si sévères,
« Viens, et faisons nous-mêmes notre sort :
« N’attendons pas que d’une main barbare,
« Tirésias pour jamais nous sépare,
« Et de tes bras m’arrache avec effort.
« Viens alors, viens : qu’au travers de la foule
« De son côté, chacun de nous se coule
« Adroitement, et trompe tous les yeux.
« Mais, pour ne pas errer à l’aventure,
« Fixons un lieu : fuyons, si tu le veux,
« Près de Vénus, et dans sa grotte obscure.
« Là nous irons, indulgens à nos feux,
« D’un chaste amour serrer les derniers nœuds.
« Eh bien ! Narcisse, il faut… » Écho, modeste,
N’acheva pas : sa rougeur dit le reste.

Tandis qu’entre eux ils se parlaient tout bas
Devant leur chef dont ils guidaient les pas,
On approchait du lieu du sacrifice.
Pendant le peu qui reste de chemin,
Écho plus triste a les yeux sur Narcisse,
Le tient, l’embrasse et pleure sur sa main.
« Ô mon espoir ! ô moitié de moi-même !
« Unique objet de mes vœux les plus doux !
« Toi que j’adore ! hélas ! si ton cœur m’aime,
« De mon repos si ce cœur est jaloux,
« Tourne tes pas loin des fleuves perfides,
« Loin des étangs, des lacs et des ruisseaux :
« Pour t’immoler, des monstres homicides
« Sont par Junon cachés au bord des eaux. »

Discours fatal ! dangereuse imprudence !
Écho pensait l’éloigner de ces lieux
Si redoutés, si funestes pour eux ;
Mais jeune encore et sans expérience,
De son amant, par sa seule défense,
Elle enflammait les désirs curieux.

Enfin pourtant on arrive, on s’arrête
Au haut d’un mont dont la superbe tête,
Bravant les cieux, la foudre et les éclairs,
Domine au loin sur la terre et les mers.
C’est sur ce mont que s’élève un bocage
Dont l’art a fait un temple de feuillage,
Temple où Junon, souveraine des airs,
Voit adorer ses grandeurs immortelles.
Un double rang de palmiers toujours verts,
Simples appuis, colonnes naturelles,
Forme, à l’entour, des portiques ouverts.
On trouve, au centre, un vaste sanctuaire,
De qui l’enceinte, espace circulaire,
N’a d’autre toit que la voûte du ciel.
Des doux parfums, qui brûlent sur l’autel,
Plus librement les vapeurs répandues
Jusqu’à Junon s’exhalent dans les nues.

À cet autel de gazons et de fleurs
Déjà la main des sacrificateurs
A présenté la génisse sacrée,
Jeune, au front large, à la corne dorée.
Le bras fatal sur sa tête étendu,
Prêt à frapper, tient le fer suspendu.
Un bruit s’entend ; l’air siffle, l’autel tremble.
Du fond du bois, du pied des arbrisseaux,
Deux fiers serpens soudain sortent ensemble,
Rampent de front, vont à replis égaux ;
L’un près de l’autre ils glissent, et sur l’herbe
Laissent, loin d’eux, de tortueux sillons ;
Les yeux en feu, lèvent, d’un air superbe,
Leurs cous mouvans, gonflés de noirs poisons ;
Et vers le ciel deux menaçantes crêtes,
Rouges de sang, se dressent sur leurs têtes.
Sans s’arrêter, sans jeter un regard
Sur mille enfans fuyant de toute part,
Le couple affreux, d’une ardeur unanime,
Suit son objet, va droit à la victime,
L’atteint, recule, et, de terre élancé,
Forme cent nœuds, autour d’elle enlacé ;
La tient, la serre, avec fureur s’obstine
À l’enchaîner, malgré ses vains efforts,
Dans les liens de deux flexibles corps ;
Perce, des traits d’une langue assassine,
Son cou nerveux, les veines de son flanc,
Poursuit, s’attache à sa forte poitrine,
Mord et déchire, et s’enivre de sang.

Mais l’animal, que leur souffle empoisonne,
Pour s’arracher à ce double ennemi,
Qui, constamment sur son corps affermi,
Comme un réseau, l’enferme et l’emprisonne,
Combat, s’épuise en mouvemens divers,
S’arme contre eux de sa dent menaçante,
Perce les vents d’une corne impuissante,
Bat de sa queue et ses flancs et les airs.
Il court, bondit, se roule, se relève ;
Le feu jaillit de ses larges naseaux.
À sa douleur, à ses horribles maux
Les deux dragons ne laissent point de trêve :
Sa voix, perdue en longs mugissemens,
Des vastes mers fait retentir les ondes,
Les antres creux, et les forêts profondes.
Il tombe enfin : il meurt dans les tourmens.
Il meurt ! Alors les énormes reptiles,
Tranquillement rentrent dans leurs asiles.

De tout le peuple, encor pâle d’horreur,
Un autre objet augmente la terreur.
Non loin de là, guidés par la nature,
Sur les rameaux, sous la jeune verdure
D’un chêne altier, qui se perd dans les cieux,
Étaient cachés deux pigeons amoureux.
Seuls, ils allaient, au gré de leurs tendresses,
Se prodiguer d’innocentes caresses.
Ah ! vainement l’attente des plaisirs
Unit leurs becs, fait frémir leur plumage,
Confond leurs voix, leur prête ce ramage
Rauque et flatteur, et coupé de soupirs,
Qui, lent ou vif, est tour à tour l’image
Et des langueurs et des brûlans désirs.
Porté vers eux dans un sombre nuage,
Un paon superbe en sort, tel que l’orage
Qui vient troubler le calme d’un beau jour,
Par sa présence il suspend, il traverse
Le cours heureux de leur paisible amour,
Il les fait fuir, les poursuit, les disperse,
Et, satisfait de l’effroi qu’il répand,
Au haut de l’arbre il revient triomphant.
Là, battant l’aile et chantant sa victoire,
Il développe, enivré de sa gloire,
Un beau plumage en cercle épanoui.
Sa queue entière avec pompe étalée,
Forme, en s’ouvrant, une roue étoilée :
Il la contemple, et lui-même ébloui
De ce tissu brillant d’or et de soie,
S’enorgueillit des trésors qu’il déploie.

L’outrage fait aux oiseaux de Vénus,
De maux plus grands n’était que la figure ;
Maux près d’éclore, hélas ! mais inconnus,
Quoique d’avance on en vît la peinture.

Ô paon funeste, oiseau d’affreux augure !
Plus effrayant et plus ami des pleurs
Que le corbeau, messager des malheurs,
Et le hibou, qui dans la nuit obscure,
Vient annoncer le deuil et les douleurs !
Va, puisses-tu, chez la race future,
Malgré l’émail de tes riches couleurs,
Être, comme eux, l’horreur de la nature !

Parmi la troupe éparse à l’aventure,
Déjà Narcisse a tenté le hasard,
Et pris la fuite ; il s’était avec art
Débarrassé de la belle ceinture
Qui l’arrêtait à côté du vieillard.

Il est dans l’île un vallon solitaire,
Fait pour Vénus et les dieux de Cythère,
Étroit, profond, ceint d’arbres différens,
Cèdres, sapins, orangers odorans.
Cette forêt verdoyante et touffue,
Amphithéâtre agréable à la vue,
De toute part enfermant ce séjour,
Borde le pied des coteaux d’alentour,
Et par degrés s’élève dans la nue.
Sous des rochers, au bas de ces coteaux,
S’ouvre une grotte à Vénus consacrée,
Dont une vigne épandue en rameaux,
De ses festons a tapissé l’entrée.
Des doux Zéphyrs l’haleine tempérée
Vient, au travers de son feuillage épais,
Rafraîchir l’air de la grotte sacrée,
Et leurs soupirs en troublent seuls la paix.
Cette retraite, où se plaît Cythérée,
D’un rayon faible est à peine éclairée,
Rayon douteux entre l’ombre et le jour,
Qui parle aux sens ; qui, sans causer d’alarmes
À la beauté, mais sans voiler ses charmes,
Complice heureux des larcins de l’amour,
Sait la contraindre à lui rendre les armes.

Contre Junon, cet antre révéré
Offre à Narcisse un asile assuré.
Narcisse y vint : Écho devait s’y rendre ;
C’est en ce lieu qu’il promit de l’attendre.
Il le promit ; mais, cruelle Junon,
Tu dis aux vents d’emporter sa promesse ;
De son esprit tu te rendis maîtresse :
Devant la grotte, au centre du vallon,
Tu lui fis voir une onde enchanteresse,
Où, dès long-temps, ta main, ta main traîtresse
Avait d’en haut fait pleuvoir un poison,
Dont la vapeur jette une prompte ivresse
Dans tous les sens, et trouble la raison.

Trop tard Vénus de son nectar céleste
Dans chaque source a répandu les flots :
Junon, plus prompte en son dessein funeste,
Avait d’avance empoisonné les eaux ;
Et ce qu’a fait un dieu qui nous veut nuire,
Un autre dieu ne saurait le détruire
« Bords pleins d’attraits ! par quelle étrange loi
« L’humide empire est-il fermé pour moi,
« Disait Narcisse, et quel monstre ai-je a craindre ?
« Ah ! s’il en est qui m’attende en ces lieux,
« Je marche à lui ; dans son sang odieux
« Mes javelots, mes flèches vont se teindre.
« Assez long-temps on vit ces traits oisifs
« Charger mes mains, ou se perdre sans gloire
« Sur les chevreuils et les daims fugitifs ;
« Et j’ai souvent rougi d’une victoire
« Que me cédaient des animaux craintifs.
« De cette grotte, où viendra ma maîtresse,
« Ses yeux ouverts sur mes exploits heureux,
« Admireront son amant valeureux ;
« Oui, tant d’audace, avec tant de jeunesse,
« Honore, Écho, ton choix et ta tendresse,
« Et tu joindras sur mon front généreux,
« Quelques lauriers aux myrtes amoureux. »

Il dit et vole. Il trouve une eau paisible,
Un ruisseau pur, dont le brillant cristal
Suit lentement une pente insensible,
Coule sans bruit, et va, d’un cours égal,
Porter la vie à l’herbe languissante,
Nourrir les fleurs, nourrir l’ombre naissante
Des saules verts qui bordent son canal.

En approchant sur l’une et l’autre rive
Narcisse jette une vue attentive :
L’affreux serpent tant prédit aujourd’hui,
Peut le surprendre et s’élancer sur lui,
Un arc en main, le carquois sur l’épaule,
Prêt au combat, notre jeune héros
Observe tout, se poste au pied d’un saule ;
Baisse les yeux, regarde dans les flots.

« Dieux ! est-ce là cette hydre épouvantable,
« Ce noir dragon, ce monstre détesté ?
« Ah ! c’est, dit-il, c’est un être adorable,
« Oui, c’est sans doute une divinité,
« Qui s’offre à moi sous cette forme aimable.
« Sur ce visage, où règne la fraîcheur,
« Quel incarnat s’unit à la blancheur !
« Tel au matin, quand le jour vient d’éclore,
« Aux traits d’argent qu’il lance à son réveil,
« Par intervalle il mêle un feu vermeil,
« Et le rubis légèrement colore
« Un ciel blanchi des perles de l’aurore. »

L’amant d’Écho, frappé de tant d’appas,
Se voit lui-même et ne se connaît pas.
Dans le portrait que l’onde lui présente,
Sans le savoir, il admire en détail,
Ses propres traits, sa beauté séduisante ;
Soit de ses dents l’éblouissant émail,
Qui, divisant deux lèvres de corail,
Semble appeler sur sa bouche engageante
Des ris légers la troupe voltigeante ;
Soit ses yeux bleus, tendres et couronnés
De noirs sourcils fièrement dessinés.
Peinte dans l’eau, sa chevelure noire
D’un teint de neige augmente encor l’éclat,
Et, descendant sur un cou délicat,
Offre l’ébène à côté de l’ivoire.

Narcisse, épris de cet objet nouveau,
Rougit, se trouble, et voit dans le ruisseau,
Sur le beau front de sa jeune merveille,
Paraître un trouble, une rougeur pareille,
Courir un feu subit et passager,
Et tous les lys en roses se changer.
Pour une nymphe il a pris son image ;
Dans cette erreur aisément tout l’engage ;
Et son menton qui d’un duvet léger
À peine encore commence à s’ombrager,
Et ses regards aussi doux que son âme,
Et sa pudeur, et ces grâces de femme
Que l’homme n’a qu’en son premier printemps,
Oui, tout l’abuse, et jusqu’aux vêtemens.
Les vêtemens, sans différence aucune,
Sont une robe aux deux sexes commune,
Simple en sa forme, élégante, sans art,
Autour du corps négligemment jetée,
Qui, sous le sein, d’une écharpe arrêtée,
Retombe en plis ondoyant au hasard,
Mais qui souvent, quand il faut, à la chasse,
Franchir les monts, braver les feux du jour,
Sur un genou relevée avec grâce,
Du brodequin laisse voir le contour.

« Toi, dit Narcisse, hôtesse de cette onde,
« Quitte pour moi ta retraite profonde,
« Et sur ces bords accompagne mes pas.
« Je suis mortel, et ta beauté divine
« Indique assez ta céleste origine :
« Qui que tu sois, ne me dédaigne pas.
« Tirésias (et nous pouvons l’en croire),
« À de mon sang vanté souvent la gloire.
« Un fleuve illustre, à qui je dois le jour,
« Sous un ciel pur, coule au sein de la Grèce ;
« Et ma naissance est le fruit de l’amour
« Dont une nymphe a payé sa tendresse.
« Puisse la mienne et te plaire, ô déesse,
« Et mériter un semblable retour !
« Parle, réponds, et daigne au moins m’apprendre
« À quel destin mon amour doit s’attendre.
« Ah ! je le vois, ce silence obstiné
« M’annonce trop mon sort infortuné :
« Je te déplais, et tout me fait entendre
« Qu’à tes dédains Narcisse est condamné.
« Mais, si j’en crois les nymphes de cette île,
« Celui qui t’aime, et que tu vois, hélas !
« Brûler ici d’une flamme inutile,
« N’est point difforme, et vaut bien cet Hylas
« Qui, plus heureux que le fils du Céphise,
« Vit de ses traits une naïade éprise.
« On peut m’aimer, et peut-être qu’ailleurs
« On prise mieux l’objet de tes froideurs.
« Tu me hais seule. Un plus heureux, sans doute,
« De ton cœur fier a su trouver la route.
« Un autre… Ah ! dieux ! » Il s’éloigne à ces mots.
Le noir poison qui s’exhale des eaux,
Agit sur lui, coule de veine en veine,
Brûle son sang, et pénètre ses os.
De ce poison la force souveraine
Passe à l’esprit, en dévorant le corps ;
Et sa vapeur, qu’il supporte avec peine,
Fait qu’il s’arrache à ces malheureux bords ;
Mais son amour aussitôt l’y ramène.

Jeune insensé ! tu suis une ombre vaine,
Ce qui n’est point, ce qui n’a rien de soi,
Qui vient, s’éloigne, et revient avec toi.
Ouvre les yeux. Ses yeux sont sans lumière,
Un voile épais a couvert sa paupière ;
Il ne voit plus que l’objet imposteur,
Qui, nul partout, n’existe qu’en son cœur.
Triste jouet d’un penchant indomptable,
Il est blessé : sa plaie est incurable.
Plein de désirs, et d’amour éperdu,
Languissamment sur la rive étendu,
Ce fol amant, d’un œil insatiable,
Fixe, à loisir, un fantôme agréable ;
Vers ce fantôme obstinément penché,
À l’observer il demeure attaché.
Quoiqu’aveuglé par une erreur trop chère,
De ce qu’il sent lui-même est étonné ;
Il voit qu’il souffre et qu’il est entraîné
Par des désirs d’un nouveau caractère,
Et que l’amour, dont il est dominé,
Est différent d’une flamme ordinaire :
Et cependant il se plaît à nourrir
Sa passion, loin d’en vouloir guérir.
Avec plaisir, son cœur se laisse abattre
Sous un pouvoir qu’il ne saurait combattre.
C’est toi, Junon, toi, qui lui fais chérir
Le mal secret dont tu le fais périr.

Narcisse enfin sort de sa rêverie,
Et s’adressant à sa nymphe chérie :
« Peux-tu, dit-il, quand je viens à genoux
« Te présenter l’hommage le plus tendre,
« Hélas ! peux-tu refuser de m’entendre ?
« Est-on barbare avec des traits si doux ?
« Mais, ciel ! que vois-je ? Ah ! serait-il possible
« Qu’enfin ton cœur cessât d’être inflexible ?
« Ou n’est-ce point un songe officieux
« Qui me séduit et fascine mes yeux ?
« Non, dieux puissans ! je lis sur son visage
« De mon bonheur l’infaillible présage,
« Et ma Vénus daigne avec un souris
« Tourner vers moi ses regards attendris. »

Il ne sait pas (aveuglement extrême !)
Que sa Vénus n’est autre que lui-même ;
Qu’il est l’amant, qu’il est l’objet aimé ;
Que de ses yeux part le trait qui le blesse ;
Qu’il meurt, en proie à sa vaine tendresse,
Brûlé d’un feu par lui seul allumé.
Il ne sait pas que l’onde lui renvoie,
Par des rayons réfléchis dans les airs,
Tout ce qu’il fait, tous ses signes divers
D’abattement, d’espérance ou de joie ;
Que ce cristal reçoit et rend d’abord
Et son regard, et son geste, et son port.
Autant de fois que sa tête secoue
Ses longs cheveux où le Zéphyr se joue,
Et qu’envîrait la déesse des bois ;
Autant de fois, dans le miroir des ondes,
Il voit aussi leurs boucles vagabondes
Flotter sans ordre autour de son carquois.
Chaque attitude a des grâces nouvelles,
Et la naïade, à chaque mouvement,
Semble toujours, sous des formes plus belles,
Se reproduire aux yeux de son amant.

Trop ébloui des charmes qu’il voit naître,
De ses transports bientôt il n’est plus maître :
Sa main s’avance, il cherche, il veut saisir,
Au sein des flots, l’objet de son désir,
Et déjà même il le touche, il l’embrasse ;
Mais l’eau se trouble, et l’image s’efface.
« Ô nymphe ! arrête. Elle fuit. Malheureux !
« Je la fais fuir par ma coupable audace !
« J’ai trop osé. Je vois, amant fougueux,
« Mes feux trahir l’intérêt de mes feux.
« Si cependant ma mémoire est fidèle,
« Cette beauté, maintenant si cruelle,
« Par des regards peu différens des miens
« Semblait tantôt mieux répondre à mon zèle ;
« Et quand mes bras se sont portés vers elle,
« Elle a vers moi paru lever les siens :
« Je les ai vus ; d’une ardeur mutuelle,
« J’ai vu son front et le mien s’approcher,
« Nos mains s’unir, nos lèvres se chercher :
« Elle m’aimait. Par quel caprice étrange
« Disparait-elle ? et d’où vient qu’elle change ? »

Il dit et pleure. À la fin le ruisseau,
En se calmant, ramène de nouveau
De sa beauté l’image fugitive :
« Reviens, dit-il, ô nymphe trop craintive ;
« Reviens, pardonne, et bannis tes frayeurs.
« Quoi ! dans tes yeux, où j’ai vu la tendresse,
« Il reste encore une ombre de tristesse !
« Quoi ! je t’adore, et tu verses des pleurs ! »

Écho surprise entendit ces paroles ;
Elle arrivait. Elle avait vu d’abord
Son jeune amant, seul, à l’ombre des saules ;
Et, d’Adonis craignant pour lui le sort,
Elle accourait vers ce funeste bord ;
Elle accourait, hélas ! pour le défendre !
Mais, à ces mots qu’elle a trop su comprendre,
Loin d’approcher, elle vole, en courroux,
Cacher sa honte et ses transports jaloux
Dans l’antre même où l’ingrat dut l’attendre.
Écho, de là peut le voir et l’entendre.
Lui, sans la voir, suit une autre beauté.
Une autre, ô ciel ! efface de son âme
L’aimable objet de sa première flamme ;
De cet objet dont il fut enchanté,
Dans sa mémoire aucun trait n’est resté ;
Sa chère Écho n’est plus dans sa pensée ;
Il a perdu, sur ce bord détesté,
Tout souvenir de son ardeur passée ;
Pour lui, cette onde est celle du Léthé.

Écho s’indigne ; une fureur égale
Contre Narcisse et contre sa rivale
Subitement s’allume dans son cœur ;
Mais par degrés cette ardente fureur
Tombe, s’apaise, et ne laisse après elle
Que la tristesse et la douleur cruelle :
Ce cœur plus calme en sent mieux son malheur
Tranquillement, sans détourner la vue,
Long-temps elle ose observer avec soin
Son infidèle ; elle ose être témoin,
(Spectacle affreux, spectacle qui la tue !)
Témoin constant des gestes, des discours,
Des trahisons de cet amant volage !
Mais, tendre Écho, plus il te fait d’outrage,
Plus tu promets de l’adorer toujours.

Elle succombe à ses vives alarmes ;
Faible, abattue, elle verse des larmes.
L’amour, vainqueur de ses ressentimens,
Lui peint encor Narcisse plus aimable ;
Et, dans son cœur pardonnant au coupable,
Elle s’écrie : « Accours, viens, je t’attends.
« Volons, dit-il ; ma naïade m’appelle,
« Elle m’attend au fond de ses roseaux.
« Ô doux espoir ! » En achevant ces mots.
D’un nouveau feu son regard étincelle,
Et sur la rive il dépose à la fois
Ses vêtemens, son arc et son carquois.

Le front couvert d’une rougeur divine,
Écho le voit, avec un œil confus :
Écho l’admire. Aux trésors répandus
Sur le satin d’une peau blanche et fine,
On le prendrait pour le fils de Vénus.
Ainsi que lui, l’Amour est plein de charmes ;
L’Amour est nu, l’Amour porte des armes.
Mais disons vrai : Narcisse a par dessus
Un avantage aux yeux de son amante :
Car, après tout, cet Amour que l’on vante
N’est qu’un enfant ; Narcisse ne l’est plus.
« Quoi ! ma rivale ! Ah ! grands dieux ! Ah ! perfide !
« Tu veux la suivre en sa grotte liquide !
« Je cours à toi. Je ne souffrirai pas… »
Écho troublée, en désordre, éperdue,
Frappant son sein, meurtrissant ses appas,
Voulait courir. Une force inconnue
Soudain l’enchaîne ; un dieu retient ses pas.
Un dieu ? Que dis-je ? implacable déesse,
C’est toi, Junon, qui la poursuis sans cesse.
Pâle, étonnée, elle sent ses cheveux
Avec horreur se dresser sur sa tête ;
Son sang glacé dans ses veines s’arrête.
Vers son Narcisse elle tournait les yeux :
Tournés vers lui, ses yeux sont immobiles.
Déjà ses mains, son cou, ses pieds agiles
Avaient perdu le jeu de leurs ressorts ;
Chaque moment endurcissait son corps :
Froide, en un mot, livide, inanimée,
Vous l’eussiez crue en marbre transformée.
Elle l’était. Le destin toutefois
Laisse exister et son âme et sa voix.
Son âme libre, habitante légère
Des antres verts, des vallons et des bois,
A conservé son premier caractère.
Trop curieuse, elle avait écouté
Ce qui devait pour elle être un mystère ;
Trop indiscrète, elle avait répété
À son amant ce qu’il fallait lui taire ;
Elle est encor ce qu’elle avait été ;
Comme autrefois, curieuse, indiscrète,
Elle se cache, elle écoute et répète.
Tendre sur-tout, elle aima de tout temps
À répéter les soupirs des amans.
Sensible Écho ! c’est pour nous que tu veilles ;
Mais insensé qui t’apprend ses secrets :
Si les rochers ont toujours des oreilles,
À trop parler ils sont aussi tout prêts.
Non cependant qu’Écho rende jamais
Nos doux propos et nos plaintes entières ;
Le sort, vengeur des maux qu’elle avait faits,
L’a condamnée à rendre désormais
Des derniers mots les syllabes dernières.

Que faisais-tu, toi qu’elle a tant aimé ?
Pour ta chimère encor plus enflammé,
À la chercher déjà tu te prépares ;
Déjà penché, prêt à quitter le bord,
Les bras ouverts… Arrête, tu t’égares ;
Daigne un instant modérer ce transport ;
Revois l’objet dont ton âme est éprise ;
Baisse la vue. Il regarde. Ô surprise !
Tout le prestige est enfin dissipé.
« Ah ! malheureux ! qu’ai-je vu ? c’est moi-même ;
« Je m’abusais. Oui, c’est moi seul que j’aime.
« Je suis sans voile, et je suis détrompé.
« Je le suis trop. Quel triste jour m’éclaire !
« Dieux ennemis, qui m’ôtez mon erreur,
« Rendez-la moi, rendez-moi mon bonheur.
« Je veux encore, aveugle volontaire,
« M’abandonner à ma douce fureur :
« Je veux encor te parler, te sourire,
« Ô belle nymphe ! Après toi je soupire.
« Mes vœux ardens… Mais qu’ai-je à demander ?
« Je suis à toi, j’ai ce que je désire ;
« Que peut le ciel au-delà m’accorder ?
« Quel bien plus grand que de te posséder ?
« Ce bien pourtant est un mal sans remède.
« Narcisse est pauvre au milieu des trésors :
« Il les poursuit, et, malgré ses efforts,
« N’en jouit point, parce qu’il les possède.
« Pour en jouir, je sens, avec effroi,
« Qu’il me faudrait me séparer de moi.
« Mourons. Pourquoi ne peux-tu me survivre ?
« Au noir ciseau faut-il que je te livre ?
« Mais de nos jours s’il tranche le fil d’or,
« Tu vas me suivre à la rive infernale,
« Et moi, penché sur la barque fatale,
« Dans l’eau du Styx je vais te voir encor.
« Ah ! c’en est fait : je sens que je succombe.
« Je m’affaiblis ; je chancelle ; je tombe. »

Il perd alors l’usage de ses sens :
L’herbe reçoit ses membres languissans.
Mais au moment qu’il revient à lui-même,
Ses premiers soins sont pour l’ombre qu’il aime :
Il se regarde et méconnaît son teint ;
Son œil se voit, et se voit presque éteint :
À ses regards, son front se décolore ;
Il dépérit, consumé de douleur :
De sa beauté, dès sa première aurore,
Un vent brûlant a desséché la fleur.

Il en gémit. À cet aspect funeste,
Il lève au ciel et les yeux et les bras,
Et ramassant la force qui lui reste :
Hélas ! dit-il. Écho redit : hélas !
Ce long soupir, de colline en colline,
Est envoyé dans la plaine voisine,
Et retentit jusqu’à Tirésias.
Tirésias et tout le peuple en larmes
Allaient cherchant les amans fugitifs ;
Mais, à ce bruit, ils redoublent d’alarmes,
Et, dirigés par ces accens plaintifs,
Vers le vallon hâtent leurs pas tardifs.

En peu d’instans, le vieillard même arrive.
Narcisse au loin, nu, couché sur la rive,
Frappe d’abord les regards étonnés.
On voit sa tête hors du bord avancée,
Sur le courant tristement abaissée,
Et ses cheveux aux vents abandonnés.

Nise et Chloris y courent avec zèle ;
Dircé les suit ; Doris plus vive qu’elle,
L’honneur des bois, la chasseuse Doris
Passe de loin Dircé, Nice et Chloris.
Laure aux yeux noirs, et la blonde Glycère,
Et Célimène à la taille légère,
Volent ensemble. Ô belle Théano !
Ô tendre amie, et compagne d’Écho !
En l’appelant, tu cours à son Narcisse.
Écho voudrait, sensible à cet office,
Nommer ton nom : la nymphe, au lieu du tien,
En t’écoutant, ne redit que le sien.
Laissant enfin les autres en arrière,
Près du ruisseau, tu parviens la première.
Tu vois Narcisse, ou plutôt, justes dieux !
Narcisse était invisible à tes yeux.
« Ô mes amis, mes compagnes fidèles !
« Venez, cherchons : cet enfant merveilleux
« A disparu sans sortir de ces lieux. »
Chacun s’empresse, à ces tristes nouvelles ;
Même aux plus lents l’ardeur donne des ailes ;
On vient, on cherche au milieu des roseaux,
Et sur la rive, et jusqu’au fond des eaux,
De ce beau corps on ne voit nul vestige.
Mais, tout à coup, par un autre prodige,
Du sein de l’herbe, il sort avec éclat
Un bouton d’or, sur une longue tige,
Bordé de fleurs d’un tissu délicat,
Feuilles d’argent, qu’un léger souffle abat :
Plante agréable et de frêle existence,
Enfant de Flore, à peu de jours borné,
Doux, languissant, symbole infortuné
De la froideur et de l’indifférence.

De toute part, le Narcisse nouveau
Croissait déjà sur le bord du ruisseau.
En gémissant, les belles le cueillirent,
À leur côté, le placèrent, et dirent :
« Que notre sein lui serve de tombeau ! »

Mais, ô douleur ! elles flairaient à peine
La fleur récente ; à peine, avec ardeur,
Leurs vifs époux que cet exemple entraîne
Jaloux aussi d’en connaître l’odeur,
La respiraient d’une indiscrète haleine,
Tous, de Junon victimes à leur tour,
Dans la vapeur de ce jeune calice,
Puisèrent l’âme et l’esprit de Narcisse,
Et l’amour-propre et l’oubli de l’amour.
Tous, du poison sentant déjà l’ivresse,
Cherchent sa source, et dans l’eau dont il sort
Vont à l’envi se contempler sans cesse ;
Le plus grand nombre y rencontre la mort ;
Le reste (ainsi le voulait la déesse)
Survit, hélas ! pour un plus triste sort ;
Vivre insensible est une mort cruelle
Que chaque jour, chaque instant renouvelle.
N’avoir du moins de sensibilité
Que pour soi-même, et dédaigner les autres,
N’aimer enfin la grâce, la beauté,
Les agrémens qu’autant qu’ils sont les nôtres,
C’est être mort pour la société.

Tel fut ce peuple. Il changea de nature,
Et prit une âme indifférente et dure.
Ô nation trop digne de pitié !
Qu’est devenu ce sentiment intime,
Par qui tout vit, qui fait l’homme et l’anime ?
Qui, sous les noms d’amour et d’amitié,
Tenant chacun l’un à l’autre lié,
De l’univers est le moteur sublime ;
Ce sentiment, qui, par de prompts ressorts,
Pour nos pareils excite nos transports,
Et hors de nous sait emporter nos âmes ?
Déjà ce feu n’élance plus ses flammes :
Trop concentré, loin de tendre au dehors,
En sens contraire, il tourne ses efforts.
Tout votre amour se tourne vers vous-même.
Eh bien ! allez, contentez vos souhaits ;
Connaissez-vous, admirez vos attraits.

Ils se livraient à ce plaisir suprême,
Et commençaient d’en jouir à longs traits,
Quand de Junon l’agile messagère
Glisse dans l’air, sur une aile légère.
De ses couleurs le mélange éclatant
Brille à sa suite ; il peint, dans un instant,
L’immensité des célestes campagnes,
Descend en arc au dessus des montagnes,
Touche les pins, les chênes, et paraît,
En l’éclairant, embraser la forêt.
Le ciel s’ébranle. Une voix trop connue,
La voix d’Écho, dans ce vallon secret
Se fait entendre, et répète à regret
Ces mots tonnans, qui sortent de la nue :
« Junon l’emporte et Vénus est vaincue. »

L’Amour, dès lors, pour jamais disparut ;
Tirésias de douleur en mourut ;
Et ses enfans, dont sa douce sagesse,
Avec bonté, dirigea la jeunesse,
Ces cœurs ingrats, loin de donner des pleurs
À ce vieillard, qui, par trop de tendresse,
Finit ses jours, en pleurant leurs malheurs,
L’abandonnant à son heure dernière,
Le laissant seul achever sa carrière,
Ne songent plus, le jour de son trépas,
Qu’à se parer de guirlandes nouvelles,
Qu’à relever, avec soin, leurs appas
Des ornemens, des secours délicats
Que prête l’art aux grâces naturelles.

Ce même esprit, cet insipide goût,
Par qui chacun, devenu son idole,
Et se compare et se préfère à tout,
Régna depuis dans cette île frivole ;
Et c’est de là, si l’on croit nos aïeux,
Qe nos Français virent fondre chez eux
Ce tourbillon de ridicules êtres,
Qu’on a nommés coquettes, petits-maîtres :
Narcisses vains, pour eux seuls prévenus,
Paons orgueilleux, qui se rendent hommage,
Insolemment étalent leur plumage,
Et font la guerre aux oiseaux de Vénus.

Qui que tu sois, amant de ton image,
Toi, qui, pour elle, animé d’un beau feu,
La suis de l’œil, et la vois en tout lieu :
Caresse en paix cette image chérie,
Passe à ses pieds ta glorieuse vie ;
Dans les miroirs, dans le plus fin cristal
Cherche les traits qui ravissent ton âme,
Et ne crains pas qu’on traverse ta flamme :
Ce n’est pas moi qui serai ton rival.


Jacques Clinchamps de Malfilâtre (1732-1767)