Encore marcher (Pierre Reverdy)

S’il se soulève quand je passerai près de lui ; s’il pleure quand viendra la nuit, s’il ne crie pas ? J’aurai cru le voir et ce sera fini.

Plusieurs heures de chemin dans un sentier où l’herbe ne vit plus. J’ai marché bien longtemps et je me suis perdu. Je n’osais plus revenir sur mes pas ni appeler. Et je sentais derrière moi ses yeux qui me cherchaient.

Une faible lumière au loin s’allume entre les arbres. Une fenêtre où je ne pourrai pas frapper. Le feu où l’on refuse de me laisser réchauffer. Et je n’ai même pas le droit de m’arrêter. Un mur en face de moi s’est mis à reculer.

Les cloches sonnent au clocher d’un village lointain et je ne sais que faire de mes mains. Avancer malgré le vent et la nuit qui monte lentement. Je n’ai pas de manteau. Dans l’ombre j’entendais le pas de leurs chevaux.

Où vas-tu me mener ? L’auberge où l’on descend est trop loin pour y aller. Les gens s’en vont je ne sais où ; je les suivrai. Quand une main d’enfant m’a fait signe de rester. Et seul je suis perdu là devant vous, devant vous tous et je ne peux plus m’en aller.


Pierre Reverdy, La lucarne ovale, 1916