L’approche (Hélène Picard)

Comme ce fut terrible, indicible, soudain,
Ce fut un incendie, un vertige, une crue,
Le destin qui montait, du vent dans un jardin,
Une longue clameur ainsi que dans la rue.

Ce fut infini, bref... et ce fut, tout mêlé,
De l’effroi, de l’éclair, du bonheur, de l’abîme...
C’était agonisant comme un ciel étoile,
Et plus poignant que quelque chose de sublime.

Je regardais... C’était l’extase et la stupeur ;
L’instant avait l’ampleur de la lune et d’un gave,
Et du silence grand de l’orage qui meurt,
Et du sanglot qui croît dans un instrument grave.

Avant qu’il ne parût je l’ignorais encor,
Et, cependant, je crus que, plus que la prière,
Que la bonté, l’ardeur, le rêve de la mort,
Il m’était, à jamais, devenu nécessaire.

Je regardais, et c’était tout l’étonnement
Que l’admiration met aux yeux de la femme,
Et ce fut, tout à coup, un si complet tourment
Que j’en aurais voulu mourir jusque dans l’âme.

Il me vint du génie et des larmes... J’eus peur...
J’aurais voulu chanter sur la haute montagne,
Dire à cet inconnu : « Reconnais ma douceur,
Vois mon pas, il se lève, il crie, il t’accompagne... »

Au delà de la vie il me faudrait durer
Pour pouvoir épuiser ce que, dans l’heure brève,
Ses yeux ont contenu de silence sacré,
De flottante douceur, de mystère et de rêve.

Ils semblaient rayonner sur un couchant doré,
Ils laissaient déborder la splendeur éternelle,
Et l’humaine douleur qu’au fond de leur prunelle,
Les dieux ont le regret de ne pas voir pleurer.


Hélène Picard, L’instant éternel, 1907